Scène

Le Théâtre des Moutons noirs : Bêtes de scène

A Québec, les jeunes compagnies de théâtre naissent et meurent parfois à un âge précoce. Manque de souffle, d’argent ou de pot, elles n’existent que l’espace d’une ou deux productions. Ça aurait pu être le triste sort du Théâtre des Moutons noirs, fondé en 1992 par des finissants du Conservatoire de Québec. Mais le chemin qu’ils ont emprunté s’est avéré rempli de découvertes, d’avenues neuves et  originales.

Tout a débuté avec Les Amours isocèles, en 1993. Vinrent ensuite Perversions sexuelles à Chicago (1994), Edmond (1994 et 1996), Thanatos (1996) et Ceci n’est pas une morte (1997). On leur doit aussi Les Contes de Noël dans les bibliothèques de Québec, ainsi que l’installation inspirée du Refus global au Musée du Québec (1998). Le caractère insolite de leur démarche artistique, ainsi que l’intéressant amalgame de la technique et des thématiques fortes qui est en quelque sorte devenu leur marque de commerce, font d’eux des joueurs majeurs de notre scène locale. La preuve: ils occupent une large partie de la programmation du Carrefour international de théâtre avec la présentation en rafale de leur dernière création, Éros, en doublé avec la reprise de Thanatos. Un essouflant marathon qui ne semble pas trop effrayer Marie-Christine Lê-Huu et Normand Daneau, deux des artisans et membres fondateurs des Moutons noirs rencontrés à quelques jours de la première.

«C’est très plaisant de pouvoir reprendre Thanatos, surtout après Éros, dans un même programme. Ça va être toute une soirée!», lance Normand Daneau, qui assure la mise en scène des deux productions. «C’est vraiment un plaisir de faire deux spectacles dans le cadre du Carrefour, d’autant plus que ce sont deux choses si opposées. Pour notre compagnie, ça veut dire qu’on est capable, dans la recherche technologique que l’on fait, de passer d’un extrême à l’autre», poursuit Marie-Christine Lê-Huu, qui, en plus de signer le texte d’Éros et une partie de celui de Thanatos, joue aussi dans les deux pièces.

Qui dit Éros dit recherche du plaisir, érotisme et pulsion de vie. «On avait envie que ce soit permis au théâtre de véhiculer une émotion telle que l’érotisme, explique l’auteure. Il y a encore une espèce de pudeur face à cela. En même temps, on n’avait pas envie de faire un "beau" spectacle rempli de jolis tableaux de nudité. C’est plutôt un focus sur certains aspects de l’érotisme. Ça permet d’aller dans des côtés plus étranges.» L’action se passe à Vienne, un peu avant le début du deuxième conflit mondial. Le personnage principal est un scientifique qui, dans son laboratoire secret, effectue de curieuses recherches sur l’orgasme féminin. Une jouissance qui s’étudie, se vole ou se prend de force. Il désire une enfant de 13 ans mais refuse de céder à ses pulsions, ce qui aura un effet dévastateur sur son équilibre mental… Le chercheur rencontre ensuite une fiancée qui ne rejoindra pas son promis et développe avec elle une relation qui les mènera aux confins de la folie. «L’érotisme est véritablement un élément perturbateur pour cet homme-là. Il n’y a rien de simple, ni rien de sain», poursuit Mme Lê-Huu. «Le défi était d’intégrer l’érotisme dans une trame narrative qui se lit véritablement, complète Normand Daneau. On ne voulait pas faire un spectacle concept sur le sujet, mais bien raconter une histoire.» Une pièce trouble, noire et sûrement dérangeante, selon eux. Tout un contraste avec le débridé et jubilatoire Thanatos présenté en deuxième partie de ce programme double. Un choc, vous dites? Il suffit de se remémorer l’entrée en matière de la pièce…

Un zombi à l’angoisse existentielle disons, olfactive; un groupe country hilarant et dépourvu de talent; deux garagistes au langage et aux propos plus que salés. Brasser tout ce beau monde ensemble sur des airs de musique en direct et regarder le tout exploser sous vos yeux. Juré que vous ne resterez pas indifférent… La production a joliment cartonné à sa création, bien qu’elle n’ait pris l’affiche que quinze soirs. Pas question de charcuter une formule gagnante. «C’est surtout Paul-Patrick Charbonneau (le génial interprète du zombi nauséabond) qui s’est occupé des réajustements. Ça a été plus une question de resserrer le rythme que de faire de grandes modifications. De toute façon, tout le monde nous disait de garder ça comme c’était!», explique Normand Daneau. «On ne voulait surtout pas changer l’esprit d’un spectacle qu’on aime vraiment beaucoup», poursuit Marie-Christine Lê-Huu.

Une proposition festive sur la mort et un commentaire sombre sur l’érotisme? Et pourquoi pas! Les Moutons noirs arrivent où on ne les attend pas. Ce qu’on tient pour avéré au sujet de cette compagnie, c’est qu’elle fait dans l’exploration des autres médias, plus particulièrement du cinéma. Une recherche toujours active, qui, d’un spectacle à l’autre, permet de raffiner le tir. «On ne peut pas nier le fait que le cinéma a un impact extrêmement fort et qu’il y a danger de déséquilibre lorsque placé aux côtés ou à l’intérieur du théâtre, lance Normand Daneau. Mais c’est justement là que se situe le défi: créer un univers scénique capable de s’y mesurer. Et là, ça devient une recherche purement théâtrale. Dans le cas d’Éros, l’utilisation du vidéo est beaucoup plus organique, plus stylisé qu’auparavant.»

Les univers issus de l’imagination de cette compagnie s’inscrivent toujours dans l’étrange et le particulier. Ils ont bien leurs créateurs fétiches tels que David Lynch et Truman Capote, entre autres. Mais la spécificité de leur démarche font d’eux des inclassables, et c’est fort bien ainsi. Chacun des membres mène ses projets en parallèle, ce qui donne aux Moutons noirs un souffle toujours renouvelé. Et pour chaque spectacle, des collaborateurs débarquent, enthousiastes et hautement motivés. Voici le troupeau des Moutons pure laine et des Moutons d’adoption… Paul-Patrick Charbonneau, Érika Gagnon («l’indispensable gestionnaire du groupe»), Gérald Gagnon, Sébastien Hurtubise, Jacques Laroche, Marie-Christine Lê-Huu et Caroline Stephenson composent la distribution. La scénographie est de Christian Fontaine et les éclairages de Nicolas Saint-Pierre. Les réalisations vidéos des deux spectacles sont de Steve Asselin, Francis Leclerc et Normand Daneau. Pour battre la mesure, Martin Bélanger, Stéphane Caron, Frédéric Lebrasseur et Normand Daneau sont les musiciens présents sur scène. A la vie, à la mort…

Jusqu’au 31 mai
A la Salle Multi
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