

Igor Ovadis : Nuit et brouillard
Marie Labrecque
Igor Ovadis est l’un des membres les plus actifs de ce qu’on peut bien désormais appeler la filière théâtrale russo-montréalaise. On a vu ce comédien à la bouille sympathique et à la forte présence à l’écran (Cosmos) comme sur scène, notamment dans trois productions de l’Association des acteurs russes de Montréal, et dans trois spectacles présentés la saison dernière à La Veillée. Généralement des pièces à l’univers un peu surréel, absurde, qui mettaient plutôt en valeur l’évidente nature comique de l’homme de théâtre.
Quand il est arrivé au Québec en 1990, ne parlant pas français, le comédien et metteur en scène n’envisageait même pas de pouvoir remonter sur les planches. Après avoir ouvré pendant 17 ans au Théâtre des jeunes spectateurs à Leningrad, il pensait tout recommencer à zéro. Attristé par la déchéance du théâtre russe, il ne pouvait tout simplement plus travailler là-bas. «Ils ont tué l’âme du théâtre, déplore-t-il. Maintenant, en Russie, on présente du théâtre d’été toute l’année. Ce sont les nouveaux riches qui vont au théâtre, et ils veulent s’amuser.»
Ayant vécu la triste époque Brejnev, alors que la scène «était le seul endroit vivant en Union soviétique», Igor Ovadis croit grandement en la mission du théâtre, un art «très important pour la santé morale, mentale du peuple». «Le théâtre doit éveiller, obliger à penser, à sentir ou à ressentir quelque chose. Je pense que c’est ça le plus important.»
Et c’est un peu ce qu’il a trouvé dans Nocturne, une pièce de Pan Bouyoucas (Le Cerf-volant, en 1993) qu’il crée au Théâtre d’Aujourd’hui, dans une mise en scène de Serge Denoncourt.
Campant un journaliste qui a fui la dictature de son pays d’origine, très engagé politiquement mais aveugle aux drames qui se jouent devant lui, Igor Ovadis y forme un improbable couple avec Han Masson. Deux petits-bourgeois égoïstes et un peu blasés, qui cherchent, par jeu, la tragédie et les frissons morbides qui manquent à leur existence repue. Mais voilà que surgit, au milieu de leur divertissement décadent, un adolescent en fugue (le débutant Christian Brisson Dargis)…
«C’est une pièce très particulière, juge Igor Ovadis. Assez violente. C’est, disons, une tragédie ridicule (rires). Comme une parodie de tout ce que nous vivons maintenant. Je pense que ça donne un coup, obligeant les gens à réfléchir sur la façon dont nous vivons: est-ce bien normal?» Même si la couleur en est différente, l’interprète compare un peu la pièce de Bouyoucas aux ouvres de Tchekhov. «Lui aussi a voulu par ses pièces réveiller les gens: écoutez ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font. Nocturne privilégie un regard un petit peu à côté, qui oblige aussi, je pense, les spectateurs à regarder un peu à côté ce qui se passe vraiment. Parce qu’on s’habitue et qu’on ne voit plus rien. Mais la pièce donne la possibilité de s’arrêter, de regarder et de dire: "Mon Dieu, c’est horrible."»
«Disons que c’est un diagnostic sur tout ce qui se passe, partout. C’est la folie, l’absurde. La politique, et la vie, et les gens qui collent toute la soirée devant la télévision et qui ne pensent pas par eux-mêmes… Il y a un conformisme incroyable, une pauvreté de l’âme, de plus en plus.»
Du 11 septembre au 10 octobre
Au Théâtre d’Aujourd’hui
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