

Marie-France Marcotte : Les mots et la dynamite
De Molière à Artaud, en passant par Tremblay, MARIE-FRANCE MARCOTTE circule d’un univers dramatique à l’autre depuis dix ans. En plongeant dans l’ouvre maîtresse de Claude Gauvreau, Les oranges sont vertes, la comédienne va défendre un monde étrange et poétique.
Luc Boulanger
Photo : Jean-François Bérubé
Le scandale frappera-t-il encore une fois le TNM? La poésie subversive de Claude Gauvreau provoquera-t-elle à nouveau la controverse? Le public sera-t-il divisé à propos du génie du poète disparu et de son ouvre maîtresse? Marie-France Marcotte, la Cégestelle de la nouvelle production des Oranges sont vertes, dirigée par Lorraine Pintal, aimerait bien répondre NON à toutes ces questions.«J’ose espérer que les gens ont évolué depuis 1972, dit-elle. Mais je ne miserai pas là-dessus.»
Avant même que le rideau ne se lève sur la première, le 15 septembre, Les oranges sont vertes a déjà créé des remous. Ou plutôt l’affiche du spectacle jugée trop choquante par MédiaCom et la STCUM qui ont refusé de la diffuser. Que voit-on de choquant sur cette affiche? Un crucifix niché entre deux seins féminins, au-dessus d’une bouche ouverte. Le cul et la religion, vaille que vaille, ne font toujours pas bon ménage à l’aube de l’an 2000.
«Pierre Lebeau et moi avons lu un extrait des Oranges… cet été à la radio, raconte Marie-France Marcotte, entre deux répétitions, au TNM. Et, tout de suite, les auditeurs ont téléphoné à la station en grand nombre. Certains trouvaient ça, extraordinaire; d’autres s’indignaient et affirmaient que ce n’était pas de la poésie! D’après ces réactions, il faut croire que le texte de Gauvreau va encore susciter la polémique.»
Ils ont le dos large, les poètes. Les politiciens les citent dans leurs discours nationalistes. Ils bâtissent ou ils détruisent des pays. Ils sont autant aimés qu’incompris. Mais rarement lus. La place du poète dans la société actuelle est aussi ambiguë que certains vers «exploréens». «Pas de révolte sans déclaration d’amour!», aime dire François Charron à propos de son métier. «Un poète est un monde enfermé dans un homme», pensait Victor Hugo. Malheureusement, c’est souvent le poète qui est prisonnier et rejeté par le monde.
D’où l’importance de monter les pièces de Gauvreau, poète de la liberté et de la cruauté. Vingt-six ans après sa création au Théâtre Port-Royal par Jean-Pierre Ronfard, la reprise des Oranges sont vertes est l’événement de la rentrée théâtrale. C’est réjouissant de constater que la plus importante compagnie de répertoire au Québec décide de mettre la poésie à l’avant-scène de la rentrée culturelle. En 1972, la présentation des Oranges… avait provoqué une véritable bataille d’Hernani. Les gens détestaient ou adoraient avec la même véhémence: les uns qualifiant Gauvreau de génie; les autres, de pornographe sans talent!
Dans une langue singulière, avec plusieurs références sexuelles – dont une ode au pénis et une autre au clitoris – Gauvreau a signé ici un texte qui mélange le lyrisme et l’humour, la détresse et l’enchantement. Les oranges… raconte la descente en enfer d’Yvirnig (Pierre Lebeau), un critique d’art réputé, défenseur de plusieurs peintres, ainsi qu’inventeur du «langage exploréen». Après le suicide de sa maîtresse, Cégestelle (Marie-France Marcotte), Yvirnig devient diminué et impuissant face à la trahison de ses amis, également artistes.
Dans sa pièce ultime, Gauvreau dépeint la tragédie de la corruption des idées. Lorsque l’artiste se censure lui-même, selon le poète, il se dirige tout simplement vers la mort. Un artiste sans liberté est un arbre sans feuilles.
A l’époque, des observateurs affirmaient que Claude Gauvreau avait écrit une charge dépassée contre le clergé et le mouvement automatiste (Gauvreau est un des signataires de Refus global). Plus tard, on a perçu la culpabilité d’un artiste privé de sa muse: le suicide de la comédienne Muriel Guilbault, au début des années 50, plonge Gauvreau dans un état physique et mental très précaire. Entre 1952 et 1971, la vie du poète est divisée entre l’écriture, pénible, et des visites répétées dans des institutions psychiatriques. En 1971, quelques mois avant la création des Oranges…, l’écrivain meurt tragiquement dans des circonstances obscures (il tombe du toit d’un édifice en faisant des poids et haltères!!!).
L’ombre et la lumière
Les oranges sont vertes reste une pièce difficile. Gauvreau refuse de faire des compromis tant au niveau idéologique qu’artistique. «Son langage est comme un feu d’artifice qui pète, dit Marie-France Marcotte: c’est beau mais dangereux, éphémère mais puissant.»
La langue de Gauvreau exige un dur travail de mémorisation. Entre le théâtre de Molière, en alexandrins, et le langage exploréen de Gauvreau, il y a une distance énorme. Marcotte !=- qui a interprété Célimène, dans Le Misanthrope, au TNM, en janvier dernier – l’a franchie allègrement. «Pour une comédienne, c’est fascinant car dans ces deux pièces, très différentes, on retrouve le même amour des mots. La langue, la musicalité de l’écriture te dictent une façon de travailler. Reste qu’avec Gauvreau, je ressens une grande résonance émotive. Il y a quelque chose, à travers ses mots, qui cogne fort. C’est très dur à travailler.»
Qu’importe. Marie-France Marcotte a choisi le théâtre «à cause de la complexité des êtres humains». «J’ai commencé tard, se souvient-t-elle. J’avais 24 ans lorsque je suis entrée au Conservatoire. Je mythifiais beaucoup la métier de comédienne. Je viens d’une famille modeste, dans le comté de Portneuf, où la culture n’était pas réellement présente.
«?J’ai un penchant pour les personnages fragiles, vulnérables. J’aimerais bien, un jour, jouer Blanche Dubois, dans Un Tramway nommé désir. Pour moi, chaque personnage a des zones d’ombre et de lumière. Si je travaille un rôle joyeux, je vais toujours vers l’ombre. Au contraire, si j’aborde personnage sombre, je cherche la lumière. Je pense que les humains sont remplis de contrastes et de contradictions. Et les personnages sont humains…
«Je me fais toujours l’avocate de mes personnages, poursuit l’actrice. Pour Le Misanthrope, je n’ai jamais perdu de vue le fait que Célimène était veuve, qu’elle avait épousé un homme qu’elle n’aimait probablement pas. Dans Les oranges…, le suicide de Cégestelle m’a marquée. Je me suis rappelé Beauté baroque, le roman de Gauvreau qui raconte la vie de Muriel Guilbault. Sa joie de vivre, sa légèreté, ses conquêtes amoureuses camouflaient une grande détresse.»
Toujous l’ombre et la lumière… «J’ai commencé avec un spectacle sur Artaud, à La Veillée. Dix ans plus tard, je joue Gauvreau. Ces deux artistes se ressemblent. Ils représentent deux quêtes d’absolu. Ce sont deux créateurs qui défaisaient les choses pour les reconstruire. Et explorer de nouvelles formes.»
Dès le 15 septembre
Au TNM
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