Scène

Élyse II : Époque opaque

Il y a des bons et des mauvais côtés au risque de la création. Élyse II jouit et écope des deux. Refusant les repères rassurants de la narration linéaire et de la mise en scène réaliste, Diane Dubeau donne un spectacle d’une indéniable fraîcheur, égayé par des numéros déridants. Mais en mêlant vidéo, références historiques, recherche gestuelle et vocale, réflexion sur l’art et peinture de caractère, elle dilapide le sens et sacrifie le fil nécessaire pour nous guider dans son aventure.

Deuxième volet d’une trilogie racontant la vie d’une artiste visuelle à trois époques, Élyse II (coécrit à nouveau avec Michel Laporte) évoque donc les années 1960-1980: la Révolution tranquille, l’amour libre, l’abstraction, en se moquant de certains travers culturels de naguère, comme la propension à se déshabiller à tout propos, la poésie érotique, etc. En quête d’une forme nouvelle (cela l’intéresse visiblement plus que la substance), la jeune artiste délaisse la peinture pour la performance. Mariée à un écrivain suicidaire (inspirée d’Hubert Aquin, cette silhouette sombre en complet?), elle est hantée par le geste imminent de celui qu’elle aime, luttant contre cette pulsion de mort qui semble l’avoir contaminée depuis qu’elle ne perçoit plus les couleurs…

Malheureusement, cette création du Théâtre de la Nouvelle Lune en fait beaucoup sur le plan formel, mais reste en surface des idées qu’elle aborde. On attendait plus du plan incliné supportant vingt téléviseurs qui surplombe le carré noir de l’aire de jeu; or, des images de la Lune attirent d’abord l’oil, mais on se désintéresse assez vite de cette installation scénographique dont l’écho à l’action des personnages est décidément trop lointain. Le regard sur l’époque s’en tient à des idées générales (la liberté, la recherche sur soi, l’idéalisme) et la réflexion sur l’art ne va guère plus loin que quelques poncifs («L’art véritable est une victoire sur la mort.»).

On ne boudera toutefois pas le plaisir des bons moments, car il y en a, portés par le jeu énergique des quatre comédiens (Marie Brassard, Éric Forget, Marika Lhoumeau et Jean Maheux), notamment les scènes de Pierre, l’amant d’Élyse. Après avoir claironné que «l’idéal collectiviste doit passer par le sexe» en se délestant joyeusement de ses fringues, il sert à sa maîtresse une flamboyante «Ode au cul». Éric Forget livre ces monologues avec l’inspiration d’un philosophe.

Grâce à sa présence et à son naturel, Marie Brassard réussit à nous accrocher à la quête d’Élyse, mais un peu tard… En effet, on ne comprend que par bribes le propos du spectacle pendant toute la première moitié, c’est-à-dire quarante minutes. Au théâtre, c’est long.