Tout bas… si bas : La dérive du continent
Scène

Tout bas… si bas : La dérive du continent

Ce n’est pas tous les jours qu’un théâtre d’ici fouille la dramaturgie franco-africaine. Il fallait sans doute une bonne dose d’audace pour se lancer ainsi dans une fable politique aux couleurs franchement éloignées de notre culture matérialiste, où le rêve et la naïveté sont suspects. Belle idée, donc, même s’il faut reconnaître que l’entreprise n’est qu’une demi-réussite – ou un demi-échec…

Une fillette qui a fui l’exploitation de la grande ville, un chômeur sans espoir, une vieille ostracisée par son village pour suspicion de magie noire, tous réfugiés dans une cabane laissée vacante à la mort d’un sidéen: planté au royaume des exclus, Tout bas… si bas condense toute la misère du continent, aggravée par le mépris de ses gouvernants. Pourfendant avec un humour férocement grotesque la corruption des pouvoirs politiques, militaires et religieux d’une main, et clamant la nécessité de la dignité et du rêve – même s’il prend la forme imaginaire d’un bébé miraculeux – de l’autre, la pièce de Koulsy Lamko se teinte à la fois de naïveté et de cynisme.

Dans une langue extravagante et colorée, parfois incantatoire, sertie d’images savoureuses et de longs monologues, cette belle fable aux vagues accents bibliques (voyez donc ces dignitaires accourir, couverts de présents, à l’annonce de la naissance d’un enfant-sauveur, tels des Rois mages intéressés) nous réserve de bons moments. Spécialement quand l’aspect satirique prend le dessus. Le débarquement en force des autorités officielles, personnages très typés se chamaillant comme des chats de ruelle pour leur part du gâteau, nous vaut un joyeux délire.

Après ce burlesque débridé, le spectacle connaît un creux et a du mal à accrocher, jusqu’à sa finale tragique. Comme si la dimension rituelle de la pièce, plus lente, porteuse du message de l’auteur, ne levait pas vraiment de terre. La production mise en scène par Martin Faucher n’est pourtant pas dépourvue de qualités. A commencer par cet espace ouvert et sablonneux, que la musicienne Maryse Poulin emplit de bruits richement évocateurs. Chez les comédiens, soulignons les prestations convaincantes de Valérie Blais, en fillette ardente, de Patrice Coquereau, en journaliste idéaliste, de Luc Morissette, en «père» revenu de tout, et de Gérald Gagnon, méconnaissable en imam déchaîné.

Malgré tout, persiste l’impression que le spectacle n’a pas tout à fait réussi à percer les codes de cet univers inconnu et coloré de merveilleux. Il faut croire qu’ici-bas, le cynisme nous est plus familier…

Jusqu’au 7 novembre
A La Licorne

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