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Scène

Dulcinée Langfelder : La vieille dame très digne

Parce qu’elle veut livrer au public une part d’elle-même, DULCINÉE LANGFELDER favorise la formule du spectacle solo. Avec Victoria, la chorégraphe-interprète incarne un personnage de 90 ans qui attend la mort en rêvant.

Lorsque vient le temps de créer, Dulcinée Langfelder prend son temps. Entre ses deux derniers spectacles, cinq années se sont écoulées. «C’est rien ça, raconte-t-elle en riant. Pour ma première pièce (Cercle vicieux, en 1985), j’ai mis sept ans!»

Pendant ces cinq années, la chorégraphe n’a pas chômé. Elle a présenté ses ouvres en tournée, chorégraphié pour des pièces de théâtre, et même joué sur scène. C’est que cette artiste – qui a étudié la danse à New York et le mime à Paris – est une touche-à-tout qui assume ses ambivalences. Depuis vingt ans, elle navigue en danse comme en théâtre avec un bonheur égal. «Je tire le meilleur des deux mondes!» Son dernier spectacle, intitulé Victoria, mélange donc théâtre, danse, chanson et vidéo. «Une chose est sûre, le corps prime dans mon travail. Ce que je présente sur scène n’est pas de la danse mais il faut être danseuse pour le faire. C’est, je crois, du théâtre physique. Et si je prends des années pour monter une pièce, c’est pour mieux intégrer ces formes d’art.»

Parce qu’elle vise à livrer en direct au public une part d’elle-même, la créatrice a toujours favorisé la formule du spectacle solo. Enfin presque. Dans Victoria, le comédien Réal Bossé l’accompagne discrètement sur les planches. «Chaque artiste a une raison fondamentale de monter sur scène. Dans mon cas, c’est pour établir une communication magique avec le spectateur. C’est une expérience à la fois intellectuelle, physique et très intime.» Depuis vingt ans, elle se soucie constamment de livrer un langage qui touche un vaste public: «Mes performances sont très terre à terre.»

Jusqu’à présent, Dulcinée Langfelder avait l’habitude de signer des ouvres largement autobiographiques. Pour Victoria, elle a emprunté un chemin inédit. Elle y parle de la vieillesse, de la démence, et de la mort. Une expérience plus éprouvante qu’elle ne l’avait d’abord imaginé. «Ce que j’aime faire dans la vie, c’est bouger et faire rire. Comment y parvenir lorsqu’on incarne un personnage de 90 ans, impotent et sans mémoire, qui n’a plus de projets, et qui attend la mort? Comment créer une vieille dame crédible qui ne soit pas forcément tragique et réaliste?» Malgré cet obstacle, elle ne pouvait passer à côté de ce sujet. «Quand on est démuni comme mon personnage, il ne reste plus que l’imagination pour nous aider à mieux vivre. Je me suis demandé en quoi Victoria était victorieuse?»

Pour mieux étoffer son personnage et ne pas sombrer dans la caricature, Dulcinée Langfelder a dévoré des ouvrages sur les maladies de la vieillesse et le fonctionnement du cerveau. Elle a aussi été bénévole dans un centre de soins de longue durée. C’est là qu’elle a fait la connaissance d’une vieille dame qui l’a non seulement inspirée pour son personnage, mais même aidée à mieux accepter la mort. «J’admirais sa façon de passer rapidement d’un temps ou d’un lieu à un autre. J’ai fini par comprendre sa logique. Si elle n’avait pas envie d’être là, elle s’évadait alors dans ses souvenirs.»

Tous ceux et celles qui ont vu La Voisine, l’une des pièces qui a contribué à faire connaître Dulcinée Langfelder auprès du grand public, ils noteront sans doute des ressemblances avec sa nouvelle création. Par exemple, le voisin, joué à l’époque par Jean Maheux, est aujourd’hui remplacé par un préposé aux bénéficiaires (Réal Bossé); la voisine haïssable fait maintenant place à une personne âgée qui délire. Cette analogie fatigue quelque peu la chorégraphe. «Comme artiste on ne veut pas se répéter, hein? Avec La Voisine, j’ai découvert que la tragicomédie était ce que j’aimais faire. Toutefois, dans Victoria, la tension entre la tragédie et la comédie est plus puissante. Je marche constamment sur un fil de fer. En même temps, je me dis que c’est impossible de livrer une pièce de mauvais goût puisque j’aime profondément mon personnage.»

En fait, tout ce que souhaite Dulcinée Langfelder, c’est de modifier, aussi même très légèrement, la perception négative des gens sur le vieillesse et la mort. «Quand je suis entrée pour la première fois dans un centre de soins de longue durée, j’étais terrorisée. Aujourd’hui, je considère cet endroit comme un endroit privilégié pour mourir. C’est certain que je n’ai pas hâte d’en arriver là, mais je peux m’imaginer que ce ne sera pas si mal… à condition, bien sûr, d’être capable de me déconnecter de la réalité!»

Du 24 février au 6 mars
A l’Agora de la danse