Scène

Jean-Pierre Perreault : Mémoire vive

JEAN-PIERRE PERREAULT joue le tout pour le tout dans L’Exil-L’Oubli. Sa dernière création «sera peut-être la pire ou la meilleure pièce» de son répertoire». Rencontre avec un éternel angoissé.

Pas toujours drôle, la vie d’artiste! Jean-Pierre Perreault s’est pointé à notre rendez-vous avec plus d’une demi-heure de retard. «Je suis comme dans un état second, explique-t-il d’entrée de jeu. C’est toujours comme ça quinze jours avant la première d’un spectacle. Je vis avec ma pièce 24 heures sur 24 et j’oublie tout.»

Ces jours-ci, son agenda ressemble à un véritable casse-tête. À défaut de répéter dans les locaux de sa compagnie, en chantier depuis quelques mois, ses danseurs et lui travaillent dans un local de répétition à L’Assomption, en banlieue de Montréal, le seul espace assez vaste de la région capable de répondre aux besoins du chorégraphe. La compagnie a réservé un autobus scolaire pour assurer le transport de la troupe. En parallèle, Perreault répète une reprise des Années de pèlerinage, qui sera en tournée québécoise au cours des prochains mois. Voilà un automne chargé pour cet artiste qui a pourtant l’habitude de prendre les bouchées doubles. «Je ne dors pas beaucoup et lorsque je dors, je rêve à ma pièce», raconte-t-il.

Dans quelques jours, il présentera la 17e oeuvre de sa compagnie au Festival international de nouvelle danse. L’Exil-L’Oubli regroupe 16 danseurs et marque un changement majeur dans le travail de Perreault. Terminé, la conception d’immenses peintures sombres qui ornaient ses dernières pièces. L’univers du chorégraphe demeure toutefois le même: des duos, trios ou quatuors qui se livrent des corps à corps souvent inconciliables sur une musique lancinante de Bertrand Chénier. «Je ne voulais pas revenir à une oeuvre pour 12 danseurs. J’allais monter soit quelque chose de très petit, soit quelque chose de très gros.»

Si le chorégraphe a remisé toiles et pinceaux, c’est pour se consacrer entièrement à un matériau essentiel de son travail: les danseurs. Et pour y arriver, il devait avoir l’esprit dégagé des questions se rapportant aux éclairages et aux décors. «À la première rencontre de groupe, je n’avais aucune maquette de préparée. Les interprètes étaient surpris car, d’habitude, je leur présente le décor dans lequel ils vont évoluer. J’avais bien une cinquantaine d’esquisses sous la main mais aucune ne semblait me convenir. Finalement, je n’ai gardé que les plus simples et les plus épurées. Cela donne une scénographie en noir et blanc.»

En fait, sa principale préoccupation consistait d’abord à rendre visible l’invisible, «l’âme des danseurs». Puis, à remercier ses collègues ayant contribué à faire de son oeuvre ce qu’elle est aujourd’hui. Mais comment leur traduire cet intérêt accru quand on a toujours conçu pour eux des personnages neutres? «Je voulais les faire sortir de leur anonymat, faire comme dans les années 80, leur donner de la latitude et des responsabilités.»

Ce retour à cette ancienne méthode de travail exigera toutefois des interprètes une grande concentration et une immense confiance mutuelle. Un exemple? À chaque représentation, ces derniers devront choisir un partenaire au gré de leur instinct, et tout en respectant la structure chorégraphique de Perreault. C’est d’autant plus compliqué que ce dernier les talonne sans cesse pour qu’ils livrent un mouvement qui soit le plus vrai possible. «Je fais du documentaire, c’est-à-dire que j’amène les danseurs à bouger comme si le spectateur n’était pas là. Ils ne doivent pas réfléchir à leur danse mais réagir avec leur ventre. Autrement dit, ils doivent occuper la scène comme s’ils étaient dans un wagon du métro ou dans la rue.»

Va pour les danseurs expérimentés qui connaissent le langage de Perreault depuis des années (Lucie Boissinot, AnneBruce Falconer, Ken Roy, Lina Malenfant, Sylvain Poirier, entre autres). Mais pour les trois ou quatre danseurs fraîchement débarqués, la partie est loin d’être gagnée. «Je choisis des interprètes en fonction de leur personnalité. Parfois, je fais ma petite enquête avant de les engager. Ce qui m’importe surtout, c’est qu’ils puissent s’entendre avec le reste de la troupe», explique-t-il.

Pour la première fois de sa carrière, Jean-Pierre Perreault, qui déteste assister à ses spectacles, sera dans la salle pour chaque représentation de L’Exil-L’Oubli. Le chorégraphe réputé pour être extrêmement exigeant est-il en train de s’adoucir? «Je refuse toujours les compromis sauf que je me fais davantage plaisir. Je suis plus ouvert et je n’ai plus peur de me mettre à nu… Ma dernière création, c’est du Perreault tout craché. Ce sera peut-être la pire ou la meilleure pièce de mon répertoire.»

La pire pièce? Comment est-ce envisageable après toutes ces années de succès? «C’est sûr que je ne ferai pas une danse quétaine, dit-il en riant. J’ai juste peur de ne pas être capable de livrer le fond de ma pensée. Mais une fois la chorégraphie terminée, elle ne m’intéresse plus. Je suis rendu ailleurs.» Selon lui, de belles images chorégraphiques ne font pas obligatoirement une oeuvre achevée. Il craint comme la peste que le public s’ennuie devant sa danse. «Ce sera une réussite si le spectateur se dit capable de faire mon travail.»

Jean-Pierre Perreault a opté pour le titre L’Exil-L’Oubli non pour faire référence à sa mémoire sélective – en création, il ne se souvient plus du nom des danseurs, c’est après que tout lui revient – mais en souvenir des exilés de guerre. «J’ai toujours eu des titres qui suggéraient une grande interprétation. Au printemps dernier, les médias ont beaucoup parlé des réfugiés du Kosovo. Mais l’année prochaine, qui s’en souviendra? Je voulais aussi parler des exils personnels, de ceux qu’on accomplit pour fuir le malheur ou trouver le bonheur.»

Après les premières représentations de L’Exil-L’Oubli, Jean-Pierre Perreault tentera de se faire oublier, le temps de se refaire des forces. «Généralement, j’erre chez moi comme une âme en peine pendant un bon week-end. Après avoir vécu des semaines de travail aussi intenses, c’est sans doute normal d’avoir la tête ailleurs…»

Les 4 et 5 octobre
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