24 Poses (portaits) : Images de marque
Scène

24 Poses (portaits) : Images de marque

Au milieu d’une saison particulièrement faible, la création de la dernière pièce de SERGE BOUCHER, 24 Poses, tient du petit miracle! Quand le théâtre montre ce que nous sommes. Et  plus.

Il n’y a pas de repos pour le coeur qui cherche. Comme le dit le titre d’un roman, il est «un chasseur solitaire». Le théâtre de Serge Boucher en est le troublant reflet. Depuis Natures mortes, en 1993, cet auteur a entrepris une oeuvre dramatique importante malgré sa minceur (trois pièces). Elle donne la voix aux Québécois solitaires et ordinaires. Cette majorité qui souffre en silence en regardant les quiz à la télévision et en grattant sa chance à la loterie; pendant que d’autres, plus chanceux, s’occupent de son destin en accumulant des surplus qui ne seront jamais redistribués…

Disons les choses promptement: 24 Poses (portraits), la dernière pièce de Boucher à l’affiche du Théâtre d’Aujourd’hui, est l’événement théâtral de l’automne. La première de ce texte bouleversant, le 3 novembre 1999, pourrait même être une date importante dans l’histoire du théâtre québécois. Voilà longtemps qu’une création ne m’avait pas autant habité.

Plus que le portrait hyperréaliste d’une famille québécoise, 24 Poses dévoile le destin tragi-comique d’un peuple. Dans un registre différent, sans l’absurde et l’allégorie, Boucher se compare à Michel Tremblay. Avec justesse et empathie, le regard du premier sur le Québec profond fait penser à celui du second sur les ouvriers du Plateau ou les marginaux de la Main. Tremblay faisait dire à Marie-Louise, dans À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, que la famille, c’est «une gang de tu-seuls ensemble». Boucher, de son côté, affirme que la famille est un mal nécessaire… Entre les failles et les silences, à travers les blessures des personnages de 24 Poses, Boucher met à nu une partie de l’âme collective. Le dramaturge fait penser à Tchekhov, qui, lui aussi, traduisait le mal de vivre des siens dans les vides et les non-dits de l’existence.

Un dimanche en banlieue
Un dimanche d’été comme les autres à Charlesbourg, dans la cour d’un bungalow comme les autres, une famille comme les autres s’apprête à vivre une journée PAS comme les autres! C’est l’anniversaire de Richard (excellent Roger Léger), un beauf, marié à une neurasthénique (incroyable Adèle Reinhardt), qui n’arrive pas à joindre les deux bouts. Il a 40 ans; l’âge de la désillusion? Autour de lui, les membres de la famille Dubé: le père (émouvant Michel Dumont), un ex-alcoolo devenu un casanier invétéré; la mère (méconnaissable Louison Danis), une femme envahissante qui rêve d’aller au Casino de Montréal et qui achète compulsivement des billets de loto; la soeur (touchante Guylaine Tremblay), une Macha de Victoriaville qui attend la fortune et le prince chamant pour oublier sa souffrance et le petitesse de son chum (très juste Hugo Dubé); le frère cadet (plus faible Sylvain Bélanger), un auteur homosexuel vivant à Montréal qu’on devine atteint (lui ou son chum, c’est pas clair?) du sida; puis, finalement, un oncle chômeur, divorcé et complètement déprimé (remarquable Marc Legault).

Dans la mise en scène presque parfaite de René Richard Cyr (seuls quelques silences m’ont semblé trop appuyés dans la dernière partie), le drame de chacun des personnages est rapidement perceptible. Tous carencés affectivement, les membres de la famille Dubé n’arrivent pas à exprimer leur douleur. Alors, ils parlent les uns par-dessus les autres. (De toute façon, plus personne n’écoute!) Ils remplissent le vide de leur existence comme ils peuvent: l’un, en admirant sa nouvelle tondeuze à gazon; l’autre, en préparant (nous sommes à la mi-août) le tirage en vue de l’échange de cadeaux de Noël!!!

Le jeu des comédiens est extrêmement précis. Soulignons les prestations mémorables de Michel Dumont, dans le rôle du paternel, et de Louison Danis dont la composition de la mère est digne d’un Masque. À défaut de monologues dramatiques, les interprètes laissent beaucoup parler leur corps. Tout au long de la pièce, les personnages se touchent, se caressent, se sautent dans les bras. Mais les élans affectifs ne comblent pas leur besoin d’amour ou de réconfort. Car, sous les étreintes et les accolades, se cache une terrible souffrance physique, émotive et intellectuelle. Une douleur qui s’évacue seulement à travers des deuils collectifs comme le Québec en a connu récemment avec le suicide de Gaétan Girouard ou la mort de Marie-Soleil Tougas (une scène mémorable de 24 Poses).

Le titre fait référence aux 24 poses d’un film pour un appareil photo que le beau-frère aura vite fait d’épuiser. Serge Boucher aime dire qu’il écrit du théâtre vérité, comme un cinéaste. Mais il est aussi un merveilleux anthropologue de l’ici et du maintenant. Cyr et lui craignaient que cette pièce, «sans conflit ouvert ni ligne dramatique», ne soit pas théâtrale. Pourtant, dans le vide lourd et grandissant qui envahit la scène, le spectateur sent une tension dramatique. À la fin, le malaise de la famille Dubé devient presque insupportable et prendra une dimension tragique.

Croisement entre Les Voisins (pour la comédie de la vie de banlieue) et Bonjour, là, Bonjour, pour le drame des solitudes à l’intérieur d’une même famille, 24 Poses est aussi le portrait de chacun de nous. Ou presque. Plusieurs reconnaîtront une soeur ou un frère, un cousin ou une cousine, une tante ou un de leurs parents. Si le théâtre de Serge Boucher ne révolutionne pas la forme, il a le pouvoir de révéler les grandeurs et les misères de l’inconscient collectif. Et c’est énorme! Allez voir cette pièce! Le théâtre québécois n’aurait pu trouver meilleure façon de dire au revoir au vingtième siècle.

Jusqu’au 27 novembre
Au Théâtre d’Aujourd’hui
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