Éric Bernier : Toute la vérité
Scène

Éric Bernier : Toute la vérité

Comédien discret mais à la présence singulière, subtile, Éric Bernier ne manque pas de cordes à son arc, capable de valser entre un spectacle de danse et une pièce de théâtre; de se mettre en bouche, avec un naturel confondant, l’un des Deux monologues de fif, de Stéphane Laporte, il y a deux ans, puis d’enfourcher, cette semaine, les vers de Corneille, dans Le Menteur, au Théâtre Denise-Pelletier…

Après avoir longtemps roulé sa bosse avec les shows de Robert Lepage, Éric Bernier a senti le besoin, il y a deux ou trois ans, de rentrer chez lui et de se frotter à d’autres créateurs. «Dans une compagnie, c’est sûr que tu as une sécurité d’emploi, mais c’est la mort, en même temps, parce tu es stable. Tu n’évolues pas nécessairement, puisque tu n’apprends pas au contact d’autres gens. J’avais l’impression de stagner.»

Depuis, il butine d’un metteur en scène, et d’un univers à l’autre, comme il l’avait souhaité. Enfilant des projets très exigeants physiquement: la saison dernière, en plus de jouer dans Rêves et d’incarner le bouffon de Roméo et Juliette, l’apprenti danseur a soumis son corps aux douloureuses contraintes de chorégraphies signées par Wajdi Mouawad et Harold Rhéaume. Un menu épuisant, qui l’a conduit «sur le dos» l’été dernier, en repos forcé. «J’avais plus de voix. J’étais vraiment à bout, seuls les nerfs me tenaient. C’est sûr qu’on se questionne par rapport à son implication; mais, en même temps, on ne peut pas faire autrement: la création requiert un engagement total. On n’a pas le choix de donner autant. Mais là, j’ai refusé pas mal de projets pour l’an prochain, en espérant laisser de la place pour autre chose.»

Certes, il aimerait bien diversifier ses médiums (faire une percée du côté de l’écran), mais ce perfectionniste n’envisage pas la scène autrement qu’à ce niveau d’intensité. Et tant pis pour l’insécurité, il a besoin de croire aux projets dans lesquels il s’engage. «Le théâtre, c’est l’une des dernières places où tu peux être vraiment libre. Libre d’essayer des choses.»
Ce qui le décide? «Souvent, c’est la peur qui me guide, la peur de ne pas être capable de le faire. Le défi de me lancer dans quelque chose de complètement inconnu. Je me sens vraiment vivant quand je dépasse cette peur. Ou bien, j’ai un déclic, je sens que j’ai quelque chose à dire. C’est pas nécessairement le personnage qui me motive, mais d’adhérer à l’ensemble de la proposition. J’ai comme besoin de tout endosser. Est-ce le fait d’avoir travaillé avec Robert (Lepage)? Or, parfois, j’ai de la difficulté à travailler dans des pièces où l’on me demande juste de faire l’acteur.»

Pour Le Menteur, une pièce de Corneille écrite en 1644, où l’auguste auteur du Cid revient à ses premières amours, la comédie, Éric Bernier a d’abord été attiré par le défi technique. Le désir de dépassement de soi, toujours… «Ça faisait dix ans que je n’avais pas dit de vers. C’est vraiment étrange comme phénomène: c’est un carcan très rigide, et, en même temps, il y a là une liberté, quand tu es propulsé par les vers. Au début, on ressent un vertige, parce que c’est tellement compté, comme une partition musicale. Puis, à un moment donné, tu es complètement grisé: ça devient fluide, et le sens est clair. À Ottawa, où l’on a joué la pièce, j’étais content de voir que dans la salle, les vers devenaient limpides. Les spectateurs ados se sentaient beaucoup concernés, par la pièce aussi.»

Le comédien interprète l’un des amis – «en fait, je suis vraiment comme un grain de sable dans l’engrenage» – du protagoniste (David Savard), un fieffé menteur que le metteur en scène Martin Faucher qualifie de «poète». «Il ne se sent pas du tout à la hauteur de la société mondaine qu’il veut intégrer, alors, il invente pour pouvoir faire partie de ce milieu-là. Mais il les dépasse tous. C’est vraiment amoral, comme pièce, parce que c’est un gars qui n’assume pas qui il est, qui fabule. Et c’est très parisien: la capacité de broder, la finesse du langage, de l’émotion…»

Du 10 novembre au 4 décembre
Au Théâtre Denise-Pelletier
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