

Hamlet : En pièces détachées
Marie Labrecque
Être ou ne pas être respectueux, telle est la question que posent les bons vieux classiques aux metteurs en scène d’aujourd’hui… et à laquelle les créateurs québécois répondent généralement par l’affirmative. Jeunesse théâtrale oblige, sans doute. Issu d’un pays où la tradition pèse plus lourdement, l’étonnant metteur en scène d’origine russe Alexandre Marine ne s’embarrasse manifestement pas de ces scrupules, signant un condensé éclairant, au style étourdissant, d’Hamlet. Il y avait longtemps qu’on n’avait pas vu une relecture aussi audacieuse, intelligente et imaginative d’un grand classique. Et quelle pièce peut mieux se prêter à toutes les libertés que l’éternel texte de Shakespeare, pan le plus connu du répertoire?
Dans ce spectacle qui respire l’intelligence du texte, on a la décapante impression de redécouvrir Hamlet, ramené aux dimensions d’une tragi-comédie à sept ou huit personnages, sans que l’essentiel de l’intrigue n’en souffre. Marine se paie même parfois le luxe de passer sur l’évidence: le fameux monologue existentiel d’Hamlet nous est servi familièrement, et en coup de vent, entre deux plats, au resto… Le prince du Danemark (Vitali Makarov) est ici un intellectuel égaré, perdu dans l’histoire dont il est censé être le héros paradoxal.
Cette «histoire pleine de bruit et de fureur» est racontée par un… bouffon: Yorick (interprété avec d’étonnants dons comiques et une souplesse élastique par Stéphane Brulotte), devenu ici le témoin protéiforme de cette tragédie de la vengeance et du pouvoir. Se faisant tour à tour guignol, fantôme, comédien et fossoyeur, l’ex-fou du roi, exhumé du royaume des morts par les bons soins de Marine, hante Hamlet tel son inconscient.
Prenant souvent l’allure d’un cauchemar surréaliste, balayée par une trame musicale utilisée comme un contrepoint dramatique, la production du Théâtre Deuxième Réalité ressemble à un jeu morbide, maintenant une juste balance de gravité et de dérision bouffonne.
Avec quatre tables pour tout décor et quelques bouts d’étoffe (plus les ingénieux costumes, d’inspirations diverses, de Valentina Komolova), Alexandre Marine organise un très habile puzzle scénique, où les scènes se télescopent rapidement. Les tables deviennent des tombeaux en un tournemain; les corps parlent, en pantomimes éloquentes,: les personnages tournoient tels des pantins, jouets d’un destin qui les dépasse et finira par les broyer…
Ce spectacle souvent surprenant, jouissant, (qui prend une couleur un peu plus sombre, plus sobre, en deuxième partie, suivant l’humeur du texte) bénéficie de lignes d’interprétation précises. Soulignons particulièrement la sensibilité de Karyne Lemieux (Ophélie), la force sombre de Patrice Savard (le roi) et le jeu vertigineux de Maria Monakhova en reine sensuelle. Quant au personnage-titre, il tient ici un rôle plus subtil que le grand héros tragique que l’on présente habituellement. Avec son accent un peu laborieux, l’Hamlet de Vitali Makarov machouille parfois son texte, mais cela n’est pas trop gênant dans un spectacle où le mouvement d’ensemble, enlevé et rigoureux, prime sur les morceaux de bravoure du texte, de même que les images et les sensations sur les répliques.
Décidément, Alexandre Marine s’affirme comme une addition de choix à la scène québécoise. On rêve de voir ce qu’il pourrait faire avec des outils artistiques plus élaborés. À quand une invitation dans un grand théâtre francophone?
Jusqu’au 27 novembre
À La Licorne
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