

Yvonne, princesse de Bourgogne : Cet obscur objet du désir
Alors que la perfection plastique est célébrée à la une des magazines et que l’on nous promet le bonheur au bout du bistouri, la tragicomédie Yvonne, princesse de Bourgogne se révèle d’une étonnante actualité.
Catherine Hébert
Photo : Sergio Batiz
Alors que la perfection plastique est célébrée à la une des magazines et que l’on nous promet le bonheur au bout du bistouri, la tragicomédie Yvonne, princesse de Bourgogne se révèle d’une étonnante actualité. Écrit à l’aube de la Deuxième Guerre mondiale, ce classique du théâtre polonais raconte la dérangeante histoire d’un prince qui se fiance à un laideron par simple envie de provoquer la cour. Convaincu d’être un bon Samaritain puisque "plus la laideur est grande, plus le geste est beau", le jeune homme est bien embêté par l’apathie de la disgracieuse promise, qui refuse de faire des courbettes devant sa belle-famille. Le malaise atteint son comble quand la timide fiancée s’éprend éperdument du prince, qui n’en demandait pas tant. Après tout, qui a donné aux laids le droit d’aimer?
Yvonne, princesse de Bourgogne est le premier écrit dramatique de Witold Gombrowicz, écrivain à l’esprit contestataire qui a passé la moitié de sa vie en exil. Peu prisé des nazis et des communistes, l’auteur polonais a dû attendre près de 20 ans avant de voir sa pièce créée. Décrite par le metteur en scène Robert Reid comme un "burlesque existentialiste", Yvonne… est une parodie grinçante de la vie en société, qui se sert des nobles et de leurs pratiques cérémonielles pour dénoncer l’attitude soumise de ceux qui recherchent constamment l’approbation de leurs pairs.
Sur un coup de tête, le prince Philippe (Francis Néron) décide donc de se fiancer à la plus moche femme du royaume. Il s’agit d’Yvonne, une créature rustre mais silencieuse. Le roi Ignace (François Trudel) et la reine Marguerite (Nathalie Catudal) consentent au projet par crainte du scandale. La présence de cette indésirable bouleverse la cour, chacun trouvant dans ses disgrâces le reflet de ses propres imperfections. Comble du malheur, le prince ne peut supporter l’adoration muette d’Yvonne, qu’il trompe, sans résultat. Il ne reste qu’une solution pour éviter le chaos: l’organisation d’un petit meurtre entre amis…
Bien dirigée par Robert Reid, l’importante distribution d’Yvonne… (15 comédiens, soit plus que le nombre de spectateurs le soir de ma présence!) se démène énergiquement durant deux heures et demie. Dans le rôle muet d’Yvonne, Chantale Jean est d’une passivité exemplaire. Avec sa démarche traînante, ses épaules voûtées et son regard éteint, son Yvonne est à la fois agaçante et attendrissante.
Les comédiens réunis par le collectif d’artistes L’Ange-Éléphant se produisent dans l’ancien bain Saint-Michel, à l’intérieur même de la piscine désaffectée. Un décor de béton et de céramique impressionnant mais difficile à habiter. Aux prises avec ce lieu immense, le metteur en scène Robert Reid a choisi de multiplier les déplacements, et ces va-et-vient occasionnent quelques temps morts.
Précisons que cette série de représentations est une première étape de travail pour la compagnie, qui a l’habitude des laboratoires publics. Il est donc permis d’espérer revoir, sous peu, une version resserrée de ce rafraîchissant éloge de l’anticonformisme…
Jusqu’au 9 juin
À l’ancien bain Saint-Michel