Le Cid maghané : Encore du charme
Scène

Le Cid maghané : Encore du charme

Punchée et inventive, la reprise qu’en propose le Théâtre des Fonds de Tiroirs a d’abord été présentée en 1999 dans leur lilliputien espace de création, à Cap-Rouge.

Québec s’amène à Montréal. En octobre, deux productions venues de l’est prennent simultanément d’assaut le théâtre le plus à l’est de la ville. D’abord À toi, pour toujours, ta Marie-lou de Michel Tremblay, au Théâtre Denise-Pelletier. Puis juste à côté, à la salle Fred-Barry, Le Cid maghané de Réjean Ducharme, la version "plus comprenable" du Cid de Corneille qui a marqué l’apparition du joual sur scène au Québec, trois mois avant Les Belles-Soeurs. Si le drame de Tremblay est un classique, l’irrévérencieux pastiche de Ducharme a pris un coup de vieux et perdu le caractère politique qu’il avait en 1968, même s’il est demeuré d’une grande drôlerie…

Punchée et inventive, la reprise qu’en propose le Théâtre des Fonds de Tiroirs a d’abord été présentée en 1999 dans leur lilliputien espace de création, à Cap-Rouge. Habitué de travailler dans un lieu de la taille d’un ascenseur, le metteur en scène Frédéric Dubois a réussi à recréer une impression de confinement en situant l’action dans une fausse maison plantée au milieu de la scène et bordée de panneaux de bois. Un décor kitsch à souhait, conformément aux indications de l’auteur qui voulait que sa pièce soit montée "dans des meubles de 1967". La scénographe Yasmina Giguère a aussi imaginé des costumes colorés, qui donnent aux personnages des allures d’enfants déguisés. Le roi Don Fernand est en tutu rose, Rodrigue arbore un chandail de football, l’Infante est vêtue comme dans un film d’Almodovar et Chimène a l’air d’une danseuse à gogo! Tous portent un petit badge à leur nom.

Attifés de manière ridicule, les sept interprètes (Fabien Cloutier, Ludger Côté, Éva Daigle, Marie-France Desranleau, Marie-Christine Lavallée, Christian Michaud et Tova Roy) n’ont pas que l’air drôle, ils le sont, comme le prouvent les numéros d’acteurs excessifs et vibrants qu’ils offrent. Ça commence comme dans le vrai Cid, par une gifle qui place Rodrigue dans un dilemme cornélien: si je tue le père de ma blonde, ma blonde m’aimera pus mais si je le tue pas, je passe pour un maudit sans-coeur…. et ça se termine dans l’anarchie la plus totale. Entre les deux, on voit Chimène et sa chaude secrétaire Elvire s’embrasser à pleine bouche; le roi de Castille se comporter comme une grande folle; Rodrigue boire comme un cégépien et descendre un escalier en skis, puis faire chanter son père pour obtenir un char de l’année. LE classique d’entre les classiques devient une farce énorme, amplifiée par le désopilant bruitage live de Pascal Robitaille.

Si cette charge contre la dictature des classiques ébranle peu aujourd’hui, elle provoque encore le rire. Impossible en effet de résister à ces enfants gâtés du Moyen-Âge, qui pleurnichent comme ceux d’aujourd’hui quand ils n’obtiennent pas ce qu’ils veulent et terminent leurs tirades par de réjouissants "c’est ça qui est ça!"… Oui, les héros de Ducharme sont fatigués, mais ils réussissent à nous faire quitter le théâtre avec le sourire au visage. En maghanant "la" grande tragédie de l’honneur, Ducharme démontre la stupidité de la vengeance et l’inutilité de certains actes héroïques. Et ça, c’est encore drôlement à propos…

Jusqu’au 20 octobre
Salle Fred-Barry