

Le Laquais : La fatigue des idéaux
Il reste assez peu de Tchekhov dans Le Laquais, une adaptation de sa nouvelle Récit d’un inconnu par le Théâtre Deuxième Réalité. Il y a par contre beaucoup d’Alexandre Marine dans ce spectacle créé au Théâtre La Chapelle.
Marie Labrecque
Photo : Alexandre Marine
Le Laquais
Il reste assez peu de Tchekhov dans Le Laquais, une adaptation de sa nouvelle Récit d’un inconnu par le Théâtre Deuxième Réalité. Il y a par contre beaucoup d’Alexandre Marine dans ce spectacle créé au Théâtre La Chapelle. On reconnaît sans peine l’univers du metteur en scène du Marchand de sable, ce style à l’emporte-pièce, d’un onirisme bouffon, où les tableaux corporels parlent plus sûrement que les mots. Mais sans l’intelligence maîtrisée de son Hamlet, primé en 1999, malheureusement…
Après La Salle no 6, Alexandre Marine a donc choisi une autre novella du grand dramaturge russe. Ouvre un peu atypique de l’auteur d’Oncle Vania, Récit d’un inconnu suit un jeune révolutionnaire (Patrice Gagnon) qui se fait embaucher comme laquais chez un fonctionnaire pétersbourgeois (Vitali Makarov). Cette longue nouvelle traite surtout de la fatigue des idéaux, du désenchantement de deux personnages déçus de la vie et d’eux-mêmes. Une lassitude perceptible dans plusieurs oeuvres tchékhoviennes. "Pourquoi, si passionnés au début, si hardis, si nobles, si croyants, faisons-nous complètement banqueroute vers 30 ou 35 ans?" se demande Stepane dans la nouvelle.
Marine place cette histoire écrite en 1893 dans un contexte pré-révolutionnaire plus explicite, avec des bouleversements politiques dans la rue, et sociaux dans les rapports amoureux. Stepane a pour ambition d’éliminer cet "oppresseur" du peuple, mais son amour pour Lisa (Karyne Lemieux), la maîtresse bafouée de Georges, vient brouiller les cartes. Le Laquais met en exergue le fossé entre les idéaux et la réalité, entre les velléités révolutionnaires de Stepane et son incapacité à tirer sur sa cible vivante; entre la conception romantique que Lisa se fait de son amant et la mesquinerie bourgeoise de ce directeur des services secrets, qui supporte mal qu’une femme vienne envahir son intérieur et bousculer ses habitudes…
Et puisque chez Tchekhov, les mots ne disent pas l’essentiel, le spectacle donne vie à l’inconscient, aux désirs, aux peurs et aux rêves des personnages. La part la plus intéressante du Laquais loge dans ces énergiques et insolites ballets virevoltant sur une trame musicale expressive. Comme si Stepane faisait un cauchemar.
Le ton ludique et étrange qu’impose au début la pièce profite beaucoup de l’ingénieux dispositif scénique – une série de paravents polyvalents et très mobiles – de la précieuse collaboratrice de Marine, Valentina Komolova. Et du jeu physique, pas très loin de l’expressionnisme ou du burlesque, de certains comédiens. Mentionnons la composition clownesque et précise de Stéphane Brulotte, ainsi que le talent d’Hélène Bourgeois Leclerc dans le rôle de la bonne provocatrice et aguicheuse, qui rêve d’être madame.
Des deux dimensions de Tchekhov, c’est donc la comédie un peu loufoque qui ressort ici. On ne ressent plus guère de compassion pour Lisa, une créature assez précieuse et exaspérante. Et ça se gâte sérieusement dans la dernière partie, qui traîne en longueur, alors qu’émerge un ton plus mélodramatique, et que l’intrigue s’empêtre dans des développements assez mal amenés. Malgré un style éclatant, qui finit par s’essouffler, cette adaptation du Récit d’un inconnu n’est pas toujours des plus heureuses.
En définitive, les scènes muettes du Laquais sont souvent plus éloquentes que les dialogues. Quand la pièce se rabat sur l’anecdote, c’est plutôt maladroit et inintéressant. Plus que jamais, la vie de l’imaginaire, cette "Deuxième réalité" dont Alexandre Marine fait le pivot de ses pièces, l’emporte sur la première.
Jusqu’au 21 octobre
Au Théâtre La Chapelle