

Une si belle chose : Plaisir d’amour
Le Rideau Vert prend un bain de jouvence en confiant la pièce d’un jeune auteur britannique à un metteur en scène de la relève. Il ne reste plus qu’à espérer que le public adolescent soit au rendez-vous.
Luc Boulanger
Photo : Christian Desrochers
Le théâtre, ce "lieu à hauteur d’homme" – pour reprendre la très belle formule d’Yves Desgagnés – est un refuge pour des personnages seuls. Phèdre, Hamlet, Treplev, Marie-Lou et bien d’autres ont cristallisé sur la scène leur amère solitude. Mais quand une pièce nous montre la rencontre de deux de ces solitudes, le théâtre devient alors un espace ouvert sur l’espoir et l’humanité.
C’est ce type de rencontre que nous propose Une si belle chose, la superbe pièce de l’auteur britannique Jonathan Harvey, qui vient d’ouvrir la saison du Rideau Vert et sera à l’affiche jusqu’au 27 octobre. Une oeuvre qui permet d’insuffler un vent de jeunesse à ce théâtre qui a plus de 50 ans d’existence. D’abord, parce qu’Une si belle chose (traduction de Beautiful Thing par Maryse Warda) fait partie des textes créés par une nouvelle génération de dramaturges anglais dans les années 90. Ensuite, parce qu’Éric Jean en signe la mise en scène. Ce jeune bachelier en art dramatique de l’UQAM (1995), ayant surtout travaillé pour des compagnies en marge, réalise ici son premier ouvrage pour une grande institution théâtrale. Finalement, la distribution de cette production du Rideau Vert affiche trois nouveaux visages: Hugues Fortin, Marc Beaupré et Isabelle Roy.
Malgré son âge, 33 ans, Jonathan Harvey a déjà goûté au succès à Londres avec plus d’une demi-douzaine de pièces, dont Babies, The Cherry Blossom Tree et Beautiful Thing; cette dernière a également fait l’objet d’une adaptation au cinéma. L’auteur prépare actuellement une comédie musicale en collaboration avec le populaire duo de chanteurs Pet Shop Boys.
Une si belle chose est probablement sa pièce la plus connue. Elle raconte l’amitié, qui se transformera en amour, entre deux adolescents habitant le même étage d’un HLM situé dans une banlieue de Londres. L’un, Jamie, est élevé par une mère monoparentale (Sandra) qui travaille dans un bar et fait bien des sacrifices pour le bonheur de son fils, au détriment de son propre bonheur… L’autre, Steve, vit avec un père alcoolique et violent qui le bat parce qu’il le soupçonne d’être homosexuel. D’abord secret, l’amour des deux ados sera dévoilé à la mère de Jamie. Cette scène du coming out d’un fils à sa mère est admirablement écrite et défendue par Marc Beaupré et Marie-France Lambert. Je n’ai jamais vu (au théâtre, au cinéma ou à la télévision) une scène aussi vraie et émouvante sur ce sujet d’actualité.
Une si belle chose est une pièce intimiste. L’auteur nous fait pénétrer un microcosme social (la lower middle class en Angleterre) par le trou de la serrure. Il situe ses personnages dans leur quotidien, se prélassant sur leur balcon, faisant leur lessive ou sortant leurs vidanges. Mais il nous parle de la petite vie de ces petites gens pour mieux aborder la grandeur de leur coeur et de leur âme.
Le décor réaliste de Jean Bard expose la façade grise en ciment des appartements des protagonistes. Le dispositif scénique permet une ouverture dans les logis quand l’action passe de l’extérieur à l’intérieur. La mise en scène aurait pu être formellement plus audacieuse, surtout dans la première demi-heure qui décolle difficilement. Au début, les comédiens m’ont semblé avoir du mal à trouver le ton de leur personnage. Est-ce attribuable à la nervosité de jeunes interprètes un soir de première ou à une direction d’acteurs un peu molle? Heureusement, la situation se corrige au fil de la représentation. Isabelle Roy, dans le rôle de la voisine marginale et malhabile, verse moins dans la caricature. Marc Beaupré et Hugues Fortin (les deux jeunes amants) sont tout à fait crédibles et bouleversants. Frédérick de Grandpré, l’éphémère chum de Sandra, s’en tire fort honnêtement.
Toutefois, la (jeune) doyenne de cette distribution, Marie-France Lambert, vole la vedette en mère monoparentale incomprise. La comédienne arrive à bien doser ce cruel mélange de dureté et de douceur, de force et de vulnérabilité, de violence et de tendresse qui se dégage de cette femme. Celle-ci cherche un sens à sa vie en voyant sa seule raison d’exister (son fils) lui échapper peu à peu. Sandra rappelle la Johanne de Motel Hélène de Serge Boucher. Et, toutes proportions gardées, la performance de Marie-France Lambert fait aussi penser à celle de Maude Guérin.
Le metteur en scène brasse un peu plus la cage en deuxième partie en décollant du réalisme. Dans un magnifique tableau, les portes et les fenêtres des appartements s’ouvrent pour dévoiler l’autre côté du décor. Une forêt apparaît dans laquelle Jamie et Steve se perdent pour mieux se retrouver, tel dans un songe d’une nuit d’été, au son de la merveilleuse musique de Martin L’Heureux qui évoqie celle de Philippe Glass. Dans une autre scène, pleine de sensualité, on voit les deux jeunes hommes s’abandonner l’un à l’autre derrière une fenêtre.
"Je souhaite que ce spectacle soit vu par le plus d’adolescents possible, car je crois qu’il peut faire du bien à ceux et celles qui se sentent différents et qui ont de la difficulté à accepter cette différence", note avec beaucoup d’à-propos Éric Jean dans son mot de présentation apparaissant dans le programme. Malheureusement, le Rideau Vert n’est pas une troupe spécialement destinée au public ado, à l’instar du Théâtre Denise-Pelletier ou du Théâtre Longue Vue. Il serait souhaitable que ces compagnies puisent parfois chez des contemporains des pièces dont le message touche particulièrement leur public. Un choix plus risqué que de présenter Shakespeare, Musset ou Molière, mais aussi important que la promotion des classiques.
Jusqu’au 27 octobre
Au Théâtre du Rideau Vert