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Scène

Roméo et Juliette : L’amour est aveugle

Avec 110 000 billets vendus, Roméo et Juliette est un succès populaire assuré. Le problème, c’est que la qualité dramatique n’est pas directement proportionnelle aux recettes de la billetterie. Analyse d’une impasse francophone.

D’abord, les fleurs: en voyant Roméo et Juliette – De la haine à l’amour, à l’affiche tout l’été au Théâtre Saint-Denis, on constate avec joie qu’il y a au Québec un bassin d’interprètes, enfants de Starmania, dont le talent vocal et scénique est indéniable. De Richard Groulx à Hugo, en passant par Joël Lemay et Matt Laurent, de Marie-Denise Pelletier à la jeune Ariane Gauthier, en passant par Corinne Zarzour, les producteurs de comédies musicales peuvent désormais compter sur des générations d’acteurs-chanteurs doués et polyvalents.

La distribution est le point fort de ce spectacle musical présenté par Libretto et mis en scène par le chorégraphe Jean Grand-Maître. Ce dernier a bien dirigé les 11 interprètes provenant de divers horizons. Il propose un spectacle raffiné dans le genre (les éclairages d’Yves Aucoin sont superbes), et donne une grande place (un peu trop dans le premier acte) à la gestuelle des 12 danseurs. Comme si Grand-Maître avait craint que le public s’ennuie devant cette longue et inégale adaptation de la pièce de William Shakespeare.

Dans le rôle de Roméo, Hugo a la tête du héros romantique (il a été la doublure de Damien Sargue, le Roméo de la production française créée en janvier 2001, à Paris). À la fois charismatique et vulnérable, sensible et fier, il dégage une attitude propre à la rêverie de son personnage. Et la chimie fonctionne à merveille avec sa Juliette, belle et lumineuse Ariane Gauthier. Celle-ci livre une remarquable prestation vocale et dramatique.

Le méchant Tybalt, Dany Vachon, est une révélation. Ce chanteur autodidacte, musicien dans un groupe en région, se démarque par sa forte présence, son autorité et sa voix grave qui rappelle celle des meilleurs rockers québécois. Son solo, C’est pas ma faute, est l’un des bons moments du spectacle. En nourrice, Marie-Denise Pelletier excelle, même si son jeu est plus faible. Mais quand elle s’exécute en solo, elle nous prouve qu’elle possède une des plus belles voix du Québec en musique populaire.

Ensuite, le pot…
Le problème, c’est que ces interprètes n’ont pas d’oeuvre consistante, à la mesure de leur talent, à se mettre sous la dent. Malgré le battage publicitaire et médiatique entourant la création québécoise de Roméo et Juliette, cet événement ne fait que confirmer une triste réalité: le grand auteur francophone de comédie musicale n’est pas né. Au Québec, et en France, il n’existe pas de librettiste de génie, comparable aux grands dramaturges, poètes et écrivains qui abondent dans la francophonie. En général, les auteurs signent des bluettes sentimentales sans profondeur qui sont aux vrais musicals ce que Virginie est aux tragédies de Sophocle. De Luc Plamondon (Notre-Dame de Paris, ce qui s’est fait de mieux dans le genre) à Pascal Obispo (Les Dix Commadements, ce qui s’est fait de pire), la France et le Québec produisent des spectacles musicaux conçus par des faiseurs de tubes jolis et populaires.

Gérard Presgurvic, auteur, compositeur et librettiste de Roméo et Juliette, poursuit dans cette voie. D’ailleurs, signer à la fois la musique, le livret et les paroles, c’est une chose exceptionnelle – l’exception se nomme Stephen Sondheim – dans les productions de Londres et de Broadway. Ce triplé explique peut-être l’accumulation de clichés et de rimes faciles dans ses chansons. Quant à la musique pré-enregistrée (au lieu d’un orchestre), elle agace parfois. Par exemple, au milieu d’un duo (Aimer), un choeur invisible entame le refrain sur bande…

En France, Presgurvic doit sa popularité aux chansons qu’il a écrites pour Patrick Bruel. Sur la trentaine de pièces de Roméo et Juliette, seuls les tubes Aimer et Les Rois du Monde tournent à la radio. Et les autres? Assez faibles dans l’ensemble. Un exemple parmi tant d’autres de ses prouesses de parolier mièvre. C’est tiré de la chanson Sans elle:

"D’ombre, elle n’a pas besoin /Chez elle, tout est jardin /Le bleu de son ciel /C’n’est pas du rimmel /L’éclat de son cou /N’doit rien aux bijoux /Quand je suis en elle /C’est comme en chapelle / Que personne n’appelle (…)"

Pourquoi pas, tant qu’à y être: Quand je suis en elle / Je lis mes courriels! Parler de rimmel, une marque de fard déposée en 1929, dans un drame qui se situe dans le Vérone de la Renaissance, cela fait sourire.

Enfin, Shakespeare cultivait bien les anachronismes dans ses pièces. Mais pourquoi s’attaquer à un chef-d’oeuvre de la littérature, si on n’en fait pas une lecture nouvelle et pertinente pour ses contemporains? Pendant deux heures trente, l’auteur français nous répète que "le bonheur est fragile", que "la vie n’est pas facile" et qu’"aimer c’est ce qu’y a d’plus beau". D’abord, aimer, pour deux adolescents perdus qui ne se connaissent que depuis deux jours, c’est tout sauf beau! C’est peut-être exaltant, enivrant et vertigineux. Mais c’est aussi terriblement naïf et égoïste.

Qu’un artiste – après Berlioz, Gounod, Tchaïkovski, Prokofiev et, plus près de nous, le cinéaste Baz Luhrmann – s’attaque à ce chef-d’oeuvre romantique pour en tirer un tel sirop sentimental, c’est désolant. Mais payant. Avec 110 000 billets vendus, Roméo et Juliette est un succès populaire qui dépasse la critique. Qu’importe que ça soit bon, si c’est beau. L’amour est bien aveugle.

Jusqu’au 1er septembre
Au Théâtre Saint-Denis

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