Yvon Deschamps : Gens qui rient, gens qui pleurent
Scène

Yvon Deschamps : Gens qui rient, gens qui pleurent

À 67 ans, YVON DESCHAMPS est toujours aussi actif et… secret. Dans une des rares entrevues qu’il accorde aux médias, l’humoriste se confie sur la vieillesse, la politique, l’angoisse, et le rire comme antidote à la peur. Entretien  exclusif.

Depuis 35 ans, Yvon Deschamps rit de nos travers avec pas mal de cruauté. Mais aussi avec énormément d’humanité. Au pays de l’humour majoritairement bête, méchant et cynique, Deschamps est un des rares comiques remplis de compassion pour le monde.

À l’instar de l’oeuvre de Charlie Chaplin, une de ses grandes influences, l’amour est à la base de tout Deschamps. "Il faut toujours qu’on sente de l’amour derrière une blague. Sinon, ça ne passe pas", estime le célèbre humoriste qui s’apprête à remonter sur les planches, du 8 au 18 octobre, pour des supplémentaires de son dernier one man show au Corona.

"Dès mes premiers monologues, comme Pépère dans lequel je disais des choses épouvantables sur les vieux, le public finissait par réaliser que le personnage adorait son grand-père. Il s’en moquait pour combler un vide immense, un trou. Dans la vie, on essaie de minimiser nos peines. On vit toujours en faisant comme si ce n’était pas grave…"

Pas Yvon Deschamps! Pour lui, la vie est assez grave, merci. "C’est un homme différent du personnage qu’il incarne, plus fragile, plus tendre, confie Clémence DesRochers, une complice des tout débuts, bien avant le succès du monologuiste, à l’époque de La Boîte à Clémence. "Yvon est bien quand il est sur scène. C’est un performeur extraordinaire, sûr de lui. Mais dès qu’il quitte la scène, il est moins bien dans sa peau. C’est un homme secret, pudique et mystérieux."

D’ailleurs, il est le premier à l’affirmer: "Je suis un angoissé chronique. Du genre qui ne se soigne pas. J’ai déjà commencé une analyse. Mais après deux séances, le psy m’a renvoyé à la maison en disant que je connaissais mes problèmes!"

Les gens ont aussi cette drôle d’impression de bien connaître Yvon Deschamps. Il les fait rire et réfléchir. Il les secoue et les rassure. Dans la rue, des inconnus l’interpellent simplement d’un "Salut Yvon!". Lorsqu’un prénom est du domaine public, voilà un bon indicateur de la popularité d’un artiste.

Les yeux du coeur
Il fait partie de la famille, Yvon. C’est un vieux frère adoré, un grand cousin sympathique, un oncle riche et généreux à qui on peut demander n’importe quoi. D’ailleurs, certains le font littéralement…

Son gérant, Pierre Rivard, a gardé des caisses de lettres, en provenance de toutes les régions du Québec, sollicitant Yvon: "Les gens veulent de l’argent, une maison, un poêle, un frigo… un dentier! Toutes sortes de choses, raconte Deschamps. Bien sûr, je ne dis pas oui à tous. Or, les gens voient bien dans mes yeux que je vais donner autant que je peux."

C’est à travers son regard qu’on peut percevoir l’autre Yvon Deschamps. Au fond de ses yeux semble enfouie une lointaine détresse. Une sourde révolte. Une peur inexplicable. "La plus grande qualité qu’une personne puisse avoir, c’est son potentiel à être bien dans la vie, m’explique Yvon Deschamps autour d’un verre de vin. Or, moi, je ne l’ai pas du tout.

"Au Chaînon (un centre d’entraide pour femmes en difficulté dont Deschamps est porte-parole depuis environ 25 ans), j’en ai vu de toutes les couleurs. J’ai rencontré des femmes maganées, ayant vécu l’enfer. Toutefois, dès qu’elles trouvent l’espoir de s’en sortir, du jour au lendemain, tout est correct! Comme si rien ne leur était arrivé…

"Je n’ai pas cette chance-là. Certes, j’ai des moments de bonheur. Mais ça ne tient pas la route. C’est pour ça que j’aime tant me sentir utile socialement et professionnellement. C’est une fuite. Les gens qui sont très bien ne font souvent pas grand-chose…"

Avec le temps
Quand Yvon Deschamps est arrivé au bistro du Théâtre Corona, rue Notre-Dame Ouest, peu après son gérant, il semblait nerveux. On ne se connaissait pas. En terrain inconnu, Deschamps reste sur ses gardes. "Il n’aime pas donner des entrevues. Il refuse presque toutes les demandes", m’avait mentionné son attachée de presse.

Autour de nous, les murs du resto étaient tapissés de photos, donnant à l’endroit un côté temple de la renommée artistique: Félix, Robert Charlebois, Gilles Vigneault, La Bolduc et, bien sûr, Deschamps. Trois clichés d’époques différentes. L’un à 33 ans, dans le spectacle qui a lancé sa carrière actuelle, L’Osstidcho, avec Charlebois, Mouffe et Louise Forestier; un autre pris pendant le show de la Saint-Jean sur le Mont-Royal, en 1975; puis un de son dernier spectacle, Comment ça 2000 / 2001 / 2002?.
Le titre du show, dont le thème est la peur du changement avec le nouveau millénaire, s’allonge à mesure que l’humoriste ajoute des supplémentaires. Deschamps en a déjà donné plus de 350 représentations à travers le Québec, l’Ontario et le Nouveau-Brunswick. Le 19 octobre, pour sa 100e prestation au Corona, il accueillera gratuitement près de 600 spectateurs démunis du quartier Sud-Ouest.

C’est connu, Deschamps demeure attaché aux gens de la Petite-Bourgogne et de Saint-Henri, là où il a grandi dans les années 40, fils d’ouvrier pauvre et catholique. "Mon grand-père travaillait 84 heures par semaine, 52 semaines par année! À sa retraite, il a été obligé de casser maison. Il campait chez un de ses enfants, puis chez l’autre; aucun d’eux n’avait un logement assez grand pour le garder tout le temps. Le pauvre a pleuré sans arrêt, jusqu’à sa mort."

Aujourd’hui, Yvon Deschamps touche les Québécois de toutes les classes sociales, et de toutes les générations: "Je n’en reviens jamais quand je croise des jeunes de 17-18 ans qui me disent que je suis leur meilleur! Ils ont grandi en écoutant les vieux disques de leur père. Et ils connaissent par coeur des bouts de monologues que j’ai écrits en 1969…"

Si on a beaucoup vu Deschamps à la télévision (Samedi de rire, au milieu des années 80, a forcé les téléspectateurs à retarder leurs sorties) et sur les planches (l’humoriste a déjà fait 63 shows en 21 jours!), bien des Québécois le connaissent grâce aux disques (15 albums en 30 ans!).

À son insu, Yvon Deschamps a participé à plusieurs réunions de famille, les week-ends. Sa voix nasillarde, son rire fou, inimitable, et ses monologues percutants résonnaient dans les salons et les sous-sols du Québec blanc et francophone. "J’ai appris et j’ai compris l’humour en écoutant ses disques en famille durant mon enfance", a écrit le concepteur télé et chroniqueur humoristique à La Presse Stéphane Laporte, dans un texte intitulé Le bonheur est dans Deschamps.

De Martin Matte à Patrick Huard, plusieurs jeunes humoristes voient en Deschamps leur père spirituel; celui qui a permis l’émergence du mouvement comique actuel. Un peu comme Michel Tremblay, au théâtre, qui a mis au monde une génération de dramaturges, Yvon Deschamps a donné à l’humour québécois ses lettres de noblesse.

La conquête de l’espace
Mais la route fut longue, et assez cahoteuse. Dans les années 50 et 60, Yvon Deschamps tarde à trouver sa voie. Après des études en jeu avec le regretté comédien François Rozet, il se lance dans une carrière d’acteur sans vraiment croire à son talent. Il joue tout de même au Théâtre du Nouveau Monde et ailleurs. Il touche aussi à la musique (il a été le batteur de Claude Léveillée!), aux revues d’actualité (avec Clémence), à la conception de décors et de costumes. Il se lance même en affaires en ouvrant un restaurant dans le Vieux-Montréal. Expérience qui le laissera criblé de dettes.

Peu de ses amis, à l’époque, auraient parié sur son succès. L’histoire d’Yvon Deschamps est un bon exemple de persévérance. "Du talent, du travail, et beaucoup de chance", juge néanmoins le principal intéressé. "Si la vie est un hasard, la réussite aussi."

Premier hasard. Sa rencontre avec Paul Buissonneau, alors que le comédien et metteur en scène dirigeait La Roulotte, une compagnie de théâtre mobile. Elle sera déterminante.

En 1965, Deschamps et Buissonneau, avec leurs amis Claude Léveillée et Jean-Louis Millette, inaugurent un petit théâtre chaleureux dans une ancienne synagogue juive de l’avenue des Pins. "L’artisan du Quat’Sous, c’est lui, se souvient Paul Buissonneau. J’ai lancé ce théâtre, mais c’est Yvon qui m’a convaincu de le faire. S’il n’y avait pas eu Deschamps, le Quat’Sous n’existerait pas aujourd’hui."

À l’hiver 1968, Yvon Deschamps est en faillite. Son ami Buissonneau le dépanne un peu financièrement. Au Quat’Sous, il faut trouver rapidement une pièce pour remplacer Les Belles-Soeurs, que Buissonneau voulait programmer, mais qui sera créée dans une salle plus grande, le Rideau Vert.

Deschamps propose alors un show différent, théâtral, musical et provocateur, avec Robert Charlebois qui revient tout juste de Californie, l’âme contestataire gonflée à bloc. S’inspirant d’une chanson d’Arlo Guthrie – le fils du créateur de la chanson engagée américaine, Woody Guthrie -, Deschamps écrira son premier vrai monologue, Les unions, qu’ossa donne?. L’Osstidcho connaîtra un succès immense. Et Yvon trouvera enfin son style: raconter des histoires courtes qui sont comme des chroniques des épreuves et des angoisses du peuple québécois.

Yvon Deschamps est devenu l’acteur d’un seul et unique personnage. Un personnage qu’il a fait voyager dans 12 shows et 30 heures de numéros. Conçus sans scripteurs ni metteurs en scène, ces spectacles évoluent constamment. Bien avant Robert Lepage, Yvon Deschamps a inventé le work in progress.

"Les journalistes me disent souvent: "Vous analysez la société. Vous exposez les travers de vos contemporains. Vos blagues sont des critiques sociales décapantes", etc. Ben non! Je m’observe moi-même. Je me moque de moi. Certes, mon quotidien, c’est le quotidien des autres. Je vis dans une société, les problèmes d’un tel sont aussi mes problèmes."

La peur, yes sir!
À l’image des shows, son personnage évolue avec le temps. Mais il demeure un souffre-douleur aux défauts risibles, incroyables. Il est tissé à même les souvenirs de sa jeunesse; un amalgame des membres de sa famille et des voisins de Saint-Henri. "Au début, l’idée de la peur était un ingrédient du personnage, explique-t-il. Un homme qui a peur de perdre sa job, sa maison, ses biens. Un gars qui a peur de demander quelque chose au cas où on lui enlèverait le peu qu’il a. C’est un sentiment intemporel. Regardez les arguments des politiciens qui s’opposent aux accords de Kyoto: ils brandissent le spectre de la perte d’emplois."

En 2002, il y a aussi de nouvelles craintes. "Le personnage actuel est complètement dominé par sa femme, reconnaît Deschamps. C’est normal que dans un changement aussi important que celui proposé par le mouvement des femmes, les hommes se sentent mal à l’aise."

La politique intéresse toujours celui dont la formule "Un Québec indépendant dans un Canada fort et uni" illustrait à merveille l’ambivalence du peuple québécois. Mais ce fervent indépendantiste estime que le Parti québécois stagne. "Il a besoin de revoir complètement le pourquoi du comment, de remettre les priorités à la bonne place, et ce genre d’exercice, un parti ne fait pas ça quand il est au pouvoir…"

Et Mario Dumont. Est-il ce sauveur auquel Deschamps a si souvent fait allusion dans ses anciens sketchs? "Probablement. Mais, entre vous et moi, est-ce que ça peut être pire? (rires)

"Même si je suis un vieux millionnaire, je reste encore un homme de gauche, un social-démocrate, dit-il plus sérieusement. L’intérêt de la population en général passera toujours avant l’intérêt d’un particulier ou d’un groupe. Mais c’est difficile de définir la frontière entre l’individuel et le social. Si un homme va s’acheter un fusil, c’est une responsabilité individuelle. Mais s’il tue quelqu’un, il y a de grosses chances que ce soit la faute de la société, de son éducation, sa famille, etc.

"C’est pour cela que ça prend des Pierre Falardeau, des Michel Chartrand au Québec, poursuit l’humoriste. Des gens qui chialent et qui brassent le monde; des grandes gueules qui sont persuadées que leur vérité, c’est la Vérité. Même si on n’est pas toujours d’accord avec eux, c’est important d’avoir des gens qui ont des convictions. Ils font avancer le monde."

À 67 ans, avec sa barbe blanche, Yvon Deschamps est toujours un bel homme. Plus mince et en forme que bien des hommes de 40 ans… Si ces rides trahissent une vie de travail et de soucis, son discours démontre une noblesse de caractère, une belle franchise.

L’humoriste qui aime casser du sucre sur les "maudits vieux qui ne veulent plus mourir" est grand-papa depuis peu. Cela le rend heureux mais aussi… anxieux. Heureux parce que le temps qu’il passe avec le bambin est un moment de bonheur, qu’il "adore s’occuper d’un bébé à la maison". Angoissé, parce qu’il est terrifié par la vieillesse. "L’autre jour, à la télévision, un (jeune) directeur d’un CLSC a affirmé sans sourciller que d’ici quelques années, on ne pourrait plus laisser les gens vivre aussi longtemps qu’ils le veulent… Ayoye!! On va nous achever comme de vieux chiens…"

Yvon Deschamps est en forme mais il ne se voit pas en haut de l’affiche aussi longtemps que Charles Aznavour. À la fin de l’année, il mettra un point d’orgue à son show et… à sa carrière scénique. Probablement à la Place des Arts, là où le comique a créé ses premiers one man shows, et où il détient toujours le record de plus de 500 représentations au Théâtre Maisonneuve.

Une retraite? "Non, je vais rester actif. J’aimerais écrire un livre de nouvelles, ou une pièce à un personnage pour un acteur comique." Pour vous? "Non, je ne veux plus faire de théâtre, de cinéma ou de télévision. J’ai mis du temps à le réaliser, mais je ne suis pas un acteur. Je n’ai pas de plaisir à jouer. Et je ris beaucoup trop en disant mes répliques. Je pogne des fous rires à tous moments. Ce n’est pas drôle pour l’équipe de faire 43 prises. Et je n’ai pas la passion de découvrir un personnage…"

Yvon Deschamps est un homme fidèle. Trente-cinq ans avec sa femme, 30 ans avec le même agent, presque autant avec Le Chaînon. "Quand je m’accroche, je ne lâche pas prise", dit-il en éclatant de son fameux rire.

Pourra-t-il quitter ainsi son public et son personnage, sans nous revenir? Heureusement qu’il reste les disques…

Du 8 au 18 octobre
Au Théâtre Corona

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