

Jean-Pierre Perreault : L’espace d’une vie
Doyen de la danse contemporaine montréalaise dont il fut le premier ambassadeur, JEAN-PIERRE PERREAULT a fait beaucoup pour l’art auquel il a consacré sa vie. Notre chroniqueur de danse ainsi que quelques-uns de ses collaborateurs rendent hommage au chorégraphe disparu.
Marcy Normand
Photo : Robert Etcheverry
Le Québec des années 60 a vu apparaître son tout premier danseur contemporain masculin d’expression française; la première décennie de ce troisième millénaire l’aura malheureusement vu disparaître. Le chorégraphe et scénographe montréalais Jean-Pierre Perreault nous a quittés dans la matinée du 4 décembre dernier, à la suite d’un cancer généralisé. Ce doyen de la danse contemporaine montréalaise n’était âgé que de 55 ans. Ce n’était encore qu’un enfant, dirait ma grand-mère de 95 ans…
Et elle aurait raison, car cet artiste polyvalent était un éternel élève à l’école de la vie. Son visage d’ange aux yeux mélancoliques nous renvoyait toujours à la douce candeur de celui qui cherche perpétuellement à comprendre… à saisir. La troisième planète du système solaire aura été la terre d’accueil et de découverte de ce "poète astronaute" pour qui l’exploration spatiale était la clé de voûte de sa création. "L’être humain est sensible à deux choses: aux autres et à l’espace qui le contient", a-t-il d’ailleurs écrit.
C’est au sein du Groupe de la Place Royale, fondé en 1966 par Jeanne Renaud, que Jean-Pierre Perreault suit sa formation en ballet classique et en danse contemporaine. Il y danse à partir de 1967 et y occupe le poste de codirecteur en 1971, en compagnie de Peter Bonham. De 1969 à 1983, il part périodiquement à la découverte de l’architecture et de l’art sacré des continents africain, européen et asiatique.
En 1972, Perreault entame sa carrière de chorégraphe avec sa première pièce, Les Bessons. Une oeuvre à travers laquelle transparaît l’idéologie du Groupe de la Place Royale dont la ligne de pensée automatiste sert alors de base à la création. Aussi, cette première production est déjà porteuse de son désir de conjuguer l’interprétation avec les arts visuels.
En 1981, il quitte le Groupe et devient chorégraphe indépendant, pour ensuite créer la Fondation Jean-Pierre Perreault, en 1984. De cette date jusqu’en 1992, il enseigne au Département de danse de l’Université du Québec à Montréal. Son oeuvre charnière, Joe (1983-84), le propulse sur la scène internationale, faisant de lui notre premier ambassadeur québécois en danse contemporaine. Cette création qui, au départ, était une commande du Département de danse de l’UQAM révèle une vision du monde singulière faisant apparaître avec justesse l’individualisme montant des années 80, où le "nombre" remplace progressivement le "nom".
Cette critique ironique d’une société qui semble faire la promotion de l’isolement et de l’anonymat de ses sujets devient le leitmotiv des 20 années de création qui suivront. Les titres des oeuvres de Jean-Pierre Perreault sont révélateurs: Nuit (1986); Adieux (1993); Les Années de pèlerinage (1996); L’EXIL-L’OUBLI (1999); Les Ombres (2001)… Certains lui reprocheront de se répéter, mais pour reprendre les paroles de ma collègue Pascale Navarro: "Il en a tous les droits vu l’importance de ce qu’il a à nous dire." (Voir, 1993)
Un artiste complet
Jean-Pierre Perreault était un artiste complet dans toutes les sphères de sa vie et de son art. Il abordait la création de ses pièces par le biais du dessin. Ensuite, il élaborait les maquettes de l’espace chorégraphique, puis il voyait à la confection des costumes. Il plongeait alors ses danseurs dans cet univers stimulant qu’il venait de créer… "Jean-Pierre nous faisait entrer dans un corridor de création très étroit où les balises étaient claires. Mais nous avions une grande liberté de manoeuvre à l’intérieur de cet encadrement", se rappelle Lucie Boissinot, qui a dansé en duo avec, entre autres, Benjamin Hatcher, Sylvain Émard, Mark Shaub et Marc Boivin plusieurs pièces de ce maître d’oeuvre.
En véritable homme de la Renaissance, c’était aussi un pédagogue sensible aux besoins des futurs danseurs professionnels. "La formation des danseurs lui tenait à coeur. Je me souviens également de lui comme d’un homme qui avait le courage de ses décisions. En 1992, il m’a annoncé qu’il quittait l’enseignement parce que le travail de chorégraphe prenait trop de temps sur son enseignement et qu’alors il ne pouvait plus assurer la même qualité d’attention et de présence nécessaire aux étudiants. Plusieurs auraient continué, étant donné le salaire alléchant d’un professeur… J’admirais son intégrité", évoque Sylvie Pinard, directrice du Département de danse de l’UQAM, avec une pointe de nostalgie. D’après les nombreux témoignages recueillis, il semblait y avoir un échange profond, qui se faisait toujours dans le respect, entre lui et ses danseurs, que ceux-ci soient étudiants, débutants ou expérimentés.
Le chorégraphe, qui voulait faire reconnaître le travail des interprètes en danse, a tout mis en place avant son départ pour nous léguer son rêve en héritage. C’est dans l’ancienne église Saint-Robert-Bellarmin, située au coin des rues Sherbrooke et De Lorimier, qu’en mars 2001, Jean-Pierre Perreault a inauguré son espace de création et de production chorégraphique. Un lieu unique et sacré possédant une âme riche… une histoire. Comme les danseurs avec lesquels il choisissait de travailler, car il était l’un des rares chorégraphes montréalais à privilégier les interprètes d’un certain âge… "Il nous aimait vieillissants", résume Lucie Boissinot.
Le départ de ce grand artiste annonce la fin d’une époque en danse contemporaine montréalaise: celle des pionniers qui ont ébauché le premier jet de ce qu’on est tenu d’appeler maintenant le "bouger montréalais".