La Traversée : La bonne parole
Scène

La Traversée : La bonne parole

Avec La Traversée, Oratorio pour voix humaines, Casabonne nous entraîne dans un pèlerinage théâtral captivant, où il partage ses convictions religieuses sans jouer les évangélisateurs. La conversation avant la conversion, telle pourrait être la devise de cet artiste qui ose discuter tout haut de sa quête spirituelle. Cette création sans prétention ouvre les horizons.

Jean-François Casabonne a du coeur aux pieds, mais aussi du coeur au ventre.

Il en faut pour créer un spectacle sur la foi qui se passe en bordure de la route 132, durant une interminable marche entre la péninsule gaspésienne et Montréal. Dieu est partout, même au théâtre! Avec La Traversée, Oratorio pour voix humaines, Casabonne nous entraîne dans un pèlerinage théâtral captivant, où il partage ses convictions religieuses sans jouer les évangélisateurs. La conversation avant la conversion, telle pourrait être la devise de cet artiste qui ose discuter tout haut de sa quête spirituelle. Cette création sans prétention ouvre les horizons.

Qu’on se rassure, Jean-François Casabonne n’est pas devenu un fou de Dieu, même s’il joue durant une heure quinze avec un crucifix à la main; il ne fait que s’interroger sur le sens de la vie, à l’aube de la quarantaine. À sa manière. Après avoir accouché d’un récit, Du coeur aux pieds, puis d’un roman, Jésus de Chicoutimi, le talentueux comédien et auteur monte son premier texte théâtral, un oratorio inspiré de sa foi et de sa passion pour la marche, auquel on assiste avec intérêt, peu importe ses convictions. Le tout oscille entre la poésie, la fable et le réalisme, et est heureusement traversé d’un humour qui nous évite de subir du Paulo Coelho au théâtre…

Dans un petit espace scénique dépouillé avancent deux marcheurs émerveillés et bavards, Élie et Élise (Casabonne et Annick Bergeron). Homme et femme, feu et eau, rêve et réalité, ils s’opposent comme deux aimants. Parfois, un ange passe entre eux: Kwé (Roch Aubert), un sage qui incarne l’ombre du chemin, le visible et l’invisible. En route vers Montréal, ils s’extasient devant le fleuve ("je pèleri-nage"), un camion, un oiseau, un vieil homme. Puis, l’excitation fait place à la désillusion. Elle est fatiguée, lui déplore que leur groupe manque de cohésion. "On a une énergie emmenthale. Avec des trous…"

Tous trois s’expriment dans une langue poétique travaillée, dont les belles phrases sur la nature et sur Dieu pourraient sembler pompeuses si elles n’étaient désamorcées par des répliques terre à terre. Annick Bergeron excelle à ce jeu, interrompant avec humour les élans poétiques de son compagnon juste avant que le spectateur ne s’en lasse. Quand elle dit à Élie qu’il est "trop", des rires complices fusent. En effet, le personnage incarné par Casabonne s’emballe facilement, se scrute le nombril et parle d’abondance. La réussite du spectacle tient à cet habile dosage entre le poétique et l’humain, le sérieux et le loufoque. Une discussion enflammée sur la croyance côtoie un échange sur la fabrication de chandelles en cire d’oreille, c’est dire! Difficile de s’ennuyer, même si certaines envolées

lyriques trop longues peuvent perdre le spectateur en cours de route.

Cette Traversée en est une d’équipe; les trois comédiens ont contribué à la mise en scène. Dotés d’une forte présence, Jean-François Casabonne et Annick Bergeron sont lumineux, tandis que Roch Aubert a hérité d’un rôle un peu convenu et moins bien défini. La scéno est de Mérédith Caron, la conception sonore de Larsen Lapin et les lumières d’André Rioux. Le "road-oratorio" (!) qu’ils ont mis en route n’a rien d’un show de preacher; Jean-François Casabonne est avant tout un humaniste qui rêve d’espaces de traverse, de ponts avec son prochain. À la veille des festivités de Noël, sa réflexion tombe à point.

Jusqu’au 21 décembre
À la salle intime du Théâtre Prospero