

Les Sages Fous : Phénomènes étranges
La rumeur circule. Lorsque le beau temps recommence à se montrer le bout du nez, il arrive que de mystérieuses autruches au plumage bonbon arpentent les rues du centre-ville de Trois-Rivières. Ces gigantesques oiseaux sauvages promènent toujours de singuliers cavaliers masqués, qui se plaisent à taquiner les passants. Loin d’être une légende urbaine, cette histoire décrit en fait le travail marginal d’une compagnie de marionnettistes de la région: les Sages Fous.
Karine Gélinas
Photo : Émilie Gagné-Prud'homme
Au 1453 de la rue Notre-Dame, une délicieuse ambiance de fête règne. D’ici quelques jours, les Sages Fous s’envoleront vers le Vieux Continent pour y effectuer une tournée de quatre mois. Le sourire bien accroché aux lèvres, South Miller, Jacob Brindamour, Salim Hammad et Anne-Marie Bérubé, quatre des cinq membres de la troupe (Sylvain Longpré est alors sorti faire des courses), s’affairent aux derniers préparatifs avant leur départ. Étrangement, même leurs marionnettes sauvages, dispersées un peu partout dans leur atelier, semblent attendre avec impatience le moment où elles quitteront la terre ferme.
Pour la compagnie trifluvienne, l’Europe n’est pas un environnement totalement inconnu. C’est la deuxième fois que les dompteurs d’autruches y présentent une série de spectacles de rue. Les Sages Fous avaient cependant prévu un périple asiatique pour l’été 2004. Une invitation au Congrès de l’Union internationale de la marionnette en Croatie, sans doute le plus important festival de marionnettes au monde, a bouleversé leurs plans. Comment auraient-ils pu refuser un tel honneur, d’autant plus qu’ils seront la seule troupe du Canada à participer à l’événement?
Les Trifluviens d’adoption ont ainsi repensé leur itinéraire. Ils visiteront 11 pays, dont la France, la Belgique, la Pologne et l’Autriche. Ils prendront d’assaut leurs publics avec Parade Issimo, une création qu’ils trimbalent depuis quelques années déjà. Un aspect ennuyeux du voyage? "Un comédien ne se tanne jamais de présenter le même spectacle, souligne Jacob Brindamour. Au Québec, on ne joue pas assez. Avant 100 représentations, le spectacle n’est pas rodé!" Le théâtre de rue implique un work in progress. Chaque représentation s’avère unique. Selon la ville où les Sages Fous s’arrêtent, le tissu urbain change. L’architecture et les habitants revêtent des caractéristiques spécifiques. Cela permet aux joyeux lurons d’amener le spectacle dans diverses directions. Parade Issimo a aussi beaucoup évolué depuis ses débuts. Au numéro des autruches sauvages se sont greffés de nouveaux personnages: une drôle d’oiselière accompagnée de ses créatures ailées. Les comédiens s’amusent donc à tout coup!
Peuples distincts
Contrairement à une salle sombre, la rue, éclairée par la lumière du jour, donne la chance aux artistes de voir les yeux de la foule et d’interagir avec elle. "Lorsqu’on est dans la rue, on veut aller chercher les spectateurs, souligne Brindamour. On veut le vrai contact, la réaction réelle. Nous ne sommes pas derrière un écran. Les gens sont trop habitués à être à l’extérieur de l’action." Les Sages Fous adaptent ainsi leur spectacle aux réactions des passants. Un exercice nécessaire. Et malheur à tous ceux qui feignent d’ignorer l’existence de leurs marionnettes! Très susceptibles, leurs créatures sauvages vont jusqu’à mordre pour signaler leur présence. Ce qui déclenche souvent une envolée de rires dans l’assistance.
Les Sages Fous réunissent un public très hétéroclite lors de leurs représentations. Ayant foulé le sol de plusieurs pays l’an dernier, ils sont même en mesure d’affirmer que chaque nationalité jouit d’un tempérament distinct. Jacob Brindamour cite comme exemple l’ambiance bordélique de la Sardaigne, où les spectateurs animés ne cherchaient qu’à toucher les marionnettes. Un climat qui tranchait avec l’écoute silencieuse et attentive des Hollandais, qui formaient un cercle parfait autour d’eux. "Il y a aussi une curiosité mauricienne… Dans le spectacle, il se produit une chicane entre les deux cavaliers. Et, lorsque j’arrête celle-ci, le public se met à applaudir. Cela se produit seulement à Shawinigan et à Trois-Rivières", raconte South Miller.
Accessoires de cirque
De retour au Québec, les marionnettistes devraient se consacrer entièrement à leur nouvelle production, Le Cirque orphelin, dès décembre 2004. Ce spectacle, par opposition à Parade Issimo, qui s’articulait autour de la beauté de la vie, se voudra un peu plus ténébreux. Véritable cirque ambulant, il mettra en scène une kyrielle de bêtes aquatiques, d’insectes et de créatures hybrides. Le percussionniste Christian Laflamme signera la trame sonore. Si tout se déroule comme prévu, les premières représentations auront lieu en juin 2005.
Le centre-ville de Trois-Rivières se révèle par ailleurs un excellent endroit pour tester les créations des Sages Fous. L’endroit fourmille de piétons et de locaux vides plutôt curieux, et aucune réglementation ne leur défend de descendre dans la rue sans autorisation. Le paradis de l’imaginaire!