Julie McClemens, Pascale Montpetit : Marivaudages
Scène

Julie McClemens, Pascale Montpetit : Marivaudages

Julie McClemens et Pascale Montpetit sont réunies pour la première fois sur scène dans La Fausse Suivante de Marivaux, mise en scène par Claude Poissant. Rencontre avec deux passionnées…

Marivaux a suffisamment marqué l’histoire pour y laisser une expression régulièrement utilisée près de 250 ans après sa mort: marivaudage. Utilisé pour la première fois en 1760 par Diderot, ce mot fut, dès le début, la source d’un malentendu. Synonyme de raffinement et d’élégance dans la conversation amoureuse, le terme est immédiatement compris comme désignant péjorativement le badinage amoureux, ce jusqu’à aujourd’hui, alors qu’on y ajoute même une valeur de gaieté et de superficialité. Or Marivaux, qui est, de tous les auteurs de son époque, celui que l’on joue le plus aujourd’hui, a écrit une œuvre complexe explorant les labyrinthes sentimentaux comme la probité. Plaçant le spectateur aux premières loges de la théâtralité, Marivaux trafiquait les apparences du langage pour atteindre le vrai, comme il tentait de ramener le théâtre à l’essentiel.

Écrite en 1724, La Fausse Suivante sera montée la semaine prochaine au Théâtre du Nouveau Monde par Claude Poissant, que l’on pourrait qualifier d’expert en Marivaux. Julie McClemens et Pascale Montpetit, réunies pour la première fois sur scène, font partie de la distribution. Elles sont toutes deux passionnées de théâtre et, surtout, elles sont amoureuses de l’œuvre de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux.

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"C’est mon quatrième Marivaux avec Claude Poissant, mon troisième sur une scène professionnelle", affirme une Julie McClemens nerveuse de remonter sur les planches (où elle jouera la Comtesse) après plus de deux ans consacrés surtout à la télévision (entre autres à La Vie, la vie et Grande Ourse), mais confiante envers l’équipe et son metteur en scène. Rappelons-nous qu’en 1992, elle était la révélation de l’année de l’Association québécoise des critiques de théâtre pour son rôle d’Hortense dans Le Prince travesti de Marivaux, mis en scène par Poissant, où elle jouait au TNM aux côtés d’Henri Chassé, également de la distribution de La Fausse Suivante.

"Cette Fausse Suivante est, sans aucun doute, un Marivaux-Poissant! poursuit-elle. C’est le regard de Claude qui fait ça. Je dis souvent qu’il est la réincarnation de Marivaux. Ça fait tellement d’années qu’il fréquente son œuvre qu’il y a des circuits, une sensibilité, une compréhension, une intelligence qui font qu’il est tout à fait en phase avec Marivaux. S’il y a mille façons d’interpréter un texte, pour un metteur en scène, la manière est souvent d’aller lire et relire jusqu’au moment où tout devient parfaitement clair. Et pour Claude, par rapport à Marivaux, c’est vraiment particulier, la clarté. Pour lui, Marivaux, c’est limpide. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne cherche pas, on cherche toujours, on est vraiment au travail, nous aussi les acteurs, mais Claude, il est tombé dedans quand il était petit. Aussi, il est évidemment question d’expérience; c’est son troisième Marivaux sur une scène professionnelle et son sixième en tout. Plus tu te colles à un auteur, plus son univers devient clair. Chaque fois qu’on monte une pièce, on repart à neuf, on affronte les nouveaux dangers, mais tout de même, Claude a quelques longueurs d’avance!"

"Moi, c’est mon premier Marivaux mais mon deuxième spectacle avec Claude Poissant. Mais j’adore Marivaux, j’ai le même amour que Claude pour cet œuvre", rapporte Pascale Montpetit, qui interprétera le Chevalier, c’est-à-dire une servante qui se déguise en homme pour enquêter clandestinement sur les motivations de son futur mari. "Plus on avance dans le travail, ajoute-t-elle, plus on s’approche du texte et moins on ressent le besoin de souligner le côté actuel de la pièce." Marivaux a élaboré son œuvre à un moment où le théâtre classique se sclérosait mais il laissait un ordre permettant d’échafauder une liberté théâtrale sans trop se soucier des courants contemporains. Il offrait son théâtre davantage aux Italiens qu’aux Français. "Nous, on va dans le sens contraire de la tendance des dernières années, qui incite à tout mettre au goût du jour. Claude ne veut pas, entre guillemets, de théâtre."

"Il reste tout du théâtre classique, relance Julie. Claude le monte d’une manière très classique, comme il a toujours monté les Marivaux. Sur le plan des décors, des costumes, il n’essaie pas de faire quelque chose d’urbain, de trash, ou de faire une relecture. C’est vraiment dans l’intelligence qu’on essaie de se l’approprier, ce texte, et de mettre plus de naturel que de simplement appuyer sur le piton "classique". On aborde ça sans préjugé, sans jugement, sans "c’est l’époque". Bien sûr, il faut parfois retourner en arrière et dire qu’au 18e siècle, tel mot ou telle expression avait une autre signification. Mais en ce qui concerne la compréhension, Claude est totalement dans le classique. Il n’essaie pas d’actualiser le contenu. Du côté du jeu, par contre, on a acquis une autre méthode, et ça, c’est peut-être à cause du cinéma et d’une foule d’autres expériences. Claude se sert de cette manière contemporaine de jouer."

LE COUR A SES RAISONS

Pascale Montpetit voit cette pièce un peu comme un moteur organique: "C’est une mécanique, comme une machine infernale dont une partie démontre quelque chose. Oui, il y a des personnages qui sont en avant, mais c’est un tout, une machine. C’est une étude du comportement humain, et une étude des caractères, une étude de l’amour. En fait, en gros, on comprend dans la pièce que tout le monde a des amours intéressées, que tout le monde fonctionne par intérêt, que l’on aime pour des questions d’argent, de promotions sociales. Ce n’est pas un texte où l’on a un personnage à défendre. Ce n’est pas du théâtre psychologique au sens où on le nomme habituellement."

"Ce ne sont pas des caractères à la Molière, renchérit Julie. Et c’est ce qui est extrêmement intéressant pour les acteurs, car on joue rarement ce genre de rôle-là, dans cette zone-là. C’est comme s’il ne fallait pas avoir d’ego! Idéalement, je crois qu’on devrait toujours fonctionner comme ça: c’est-à-dire défendre vraiment l’auteur, la pièce, le propos, avant de défendre le personnage. Tout est imbriqué à des lieues de l’ego."

"On est un peu l’avocat de la défense pour notre personnage, au lieu d’incarner un personnage, une personnalité à l’avant-plan, affirme Pascale. Au fond, on ignore les pensées profondes du personnage. On ignore comment la pensée se déroule. C’est comme un origami. On déplie le papier et on se rend compte d’une autre idée, d’une autre pensée. Les répliques nous amènent d’une réflexion à l’autre comme d’une découverte à l’autre. Il n’y a rien de figé."

On le comprendra, dans Marivaux, il faut suivre! Nous sommes donc loin de la légèreté associée à tort à cet auteur. "C’est léger dans le sens d’allegro, nous dit Pascale, mais il y a des coups de scalpel à chaque réplique. C’est léger en apparence seulement, car la baguette du chef y va allègrement, mais c’est léger-cruel, disons…"

Et tout ça s’articule dans une langue portant autant de masques qu’elle parvient à en avouer. "Le personnage veut dire quelque chose, mais socialement, il ne peut se permettre de parler. Le désir et le social sont très liés dans Marivaux", affirme Pascale, qui ajoute que "la question des codes fait vraiment penser aux Liaisons dangereuses. On voit comment les personnages doivent naviguer avec les règles de convenance, de morale et tous les impératifs de la société à laquelle ils appartiennent". Un des outils: la langue. C’est un peu ça, le marivaudage…

Du 21 septembre au 16 octobre
Au Théâtre du Nouveau Monde
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