

Denis Marleau : Clair-obscur
Denis Marleau présente ses deux fantasmagories technologiques, jouant avec les frontières du réel et de l’irréel, entre la présence et l’absence. Rencontre.
Mélissa Proulx
Photo : Gilbert Duclos
Après avoir présenté Le Moine noir de Tchekhov lors de la dernière saison, le directeur artistique du Théâtre français du CNA, Denis Marleau, offre un programme double qui met en scène deux des "fantasmagories technologiques": Dors mon petit enfant de Jon Fosse suivi de Les Aveugles de Maurice Maeterlinck. Le metteur en scène a donné cette appellation à ses installations-théâtre qui utilisent la technologie au profit de l’acteur. La première, d’une durée de 15 minutes, sera présentée en première canadienne au CNA, puisqu’elle a été créée au dernier Festival Borderline de Lille 2004, alors que la deuxième, de 45 minutes, a été créée en 2002 au Musée d’art contemporain de Montréal. "J’ai été fasciné par le jeu de correspondance entre les deux pièces, qui sont des œuvres de passage… celui de la vie à la mort pour Les Aveugles et de l’inexistence à l’existence dans le texte de Fosse", explique Denis Marleau, joint au téléphone. Dans l’installation des Aveugles, 12 visages apparaissent dans la pénombre: ce sont 6 femmes et 6 hommes, atteints de cécité, perdus dans une forêt sépulcrale et attendant le retour de leur guide. Pour sa part, la première installation, Dors mon petit enfant, se déroule dans la lumière, où trois entités, semblables à des poupées blafardes, sont assises sur une tablette fixée à un mur blanc. "On passe du blanc au noir. Le blanc traduisant une ambiance de limbe où trois personnages se demandent d’où ils viennent, ce qu’ils sont et où ils vont. Ça relève d’une sorte d’accouchement, d’arrivée au monde."

PÉNOMBRE
Le procédé technique utilisé consiste en une projection sur masques, à partir d’une vidéo préenregistrée avec les comédiens Paul Savoie et Céline Bonnier dans le cas des Aveugles, leurs deux visages étant sextuplés. Ainsi, comme l’avait précocement prévu Maeterlinck, il y a économie de l’acteur en chair et en os sur scène. "Maeterlinck a eu cette intuition… Il disait que la solution serait peut-être un jeu d’ombre et de lumière. Il cherchait à définir ce théâtre d’androïdes qui permettrait aux spectateurs et aux lecteurs d’accéder plus immédiatement au sens de l’œuvre."
Avec ses fantasmagories technologiques, Denis Marleau s’est sans contredit rapproché au plus près de la vision de l’auteur belge du XIXe siècle. Pour ce faire, il s’est entouré du même duo d’acteurs, auquel s’ajoute Ginette Morin dans le cas de Dors mon petit enfant. "Ce sont des acteurs que j’estime au plus haut point. Ils sont capables de s’investir dans des démarches qui ne sont pas toujours évidentes. C’est une contrainte énorme pour un acteur de se retrouver sur une chaise et de devoir tout faire passer par le jeu du visage, des yeux, de la voix… Ça demande de grandes qualités de concentration, mais surtout, d’accepter cette relation au texte, au théâtre, qui est très particulière et qui l’engage sur d’autres chemins", explique Denis Marleau qui compare cet exercice à l’enregistrement d’une partition pour un musicien, ajoutant que son rôle de metteur en scène a été redéfini par la force des choses.
CLAIRVOYANCE
Jouée dans plusieurs pays et traduite à quelques reprises, la pièce Les Aveugles entraîne toujours une réaction similaire chez le spectateur, qui le laisse pantois, cloué à son siège. "C’est que la pièce pose toutes sortes de questions causant souvent le trouble chez le spectateur, qui se laisse prendre par ce jeu de perception. Au fond, ça nous ramène à nous-mêmes."
En plus de donner suite aux réflexions de Maeterlinck, Marleau s’inspire d’une antique méthode de la tragédie grecque. Ces personnages projetés sur masque "développent une très grande étrangeté", selon le metteur en scène. "C’est un travail assez curieux parce qu’il se fonde autant sur l’absence que sur la présence. Au théâtre, on a l’habitude de parler de la "présence" de l’acteur, mais au fond, elle est toujours liée à quelque chose de foncièrement absenti. Maeterlinck disait que l’acteur devait s’effacer afin de faire apparaître le personnage, alors il y a aussi un travail d’estompement d’un ego, d’un "moi" qui doit laisser place à quelque chose d’autre, donc à l’autre, explique-t-il. Cela dit, le masque a toujours existé au théâtre et soulève cette question qui n’est pas nouvelle mais éternelle, à savoir comment représenter l’irreprésentable sur scène: le fantôme, le double, l’autre dans son étrangeté, sa différence…"
L’effet d’hypnose et de miroir que créent les installations provoque une tension et un ajustement chez le spectateur, qui doit adopter un autre niveau d’écoute. "Au début, le spectateur peut être un peu inconfortable. À un certain moment, il trouve le mode d’écoute approprié. C’est toujours étonnant, parce qu’on a joué la pièce dans plusieurs pays et que partout, le spectateur reste toujours un peu médusé après la représentation. Il y a une sorte de grand silence qui s’installe, où les gens sont complètement absorbés par ce qu’ils viennent de voir. Ils se posent des questions et tranquillement, s’avancent vers la rampe qui les sépare des masques. Ils interrogent cette fantasmagorie, cette technique, mais n’en parlent pas trop, encore ébranlés. Alors, ce n’est pas un travail qui veut mettre en exergue la technicité, la technologie. Au contraire, elle est totalement éclipsée, on ne la voit pas…" tient-il à préciser en fin d’entrevue.
Jusqu’au 20 novembre, à 19 h et 21 h
Au Studio du CNA
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