

LNI : Pense et compte
Si la LNI a laissé son empreinte dans l’imaginaire québécois, elle a aussi transformé ses participants. Quelques pionniers qui seront intronisés mardi prochain au Temple de la Renommée livrent leurs impressions avec nostalgie, à commencer par Yves Jacques, un habitué des étoiles.
Jade Bérubé
Trois saisons de coupe Charade et le trophée du joueur étoile du Mundial 1985 auront consacré Yves Jacques joueur émérite de la LNI. À la veille de son intronisation au Temple de la Renommée, l’acteur se souvient avec attendrissement de l’aventure. "Pour moi, la LNI fut un tremplin extraordinaire!" assure-t-il, visiblement heureux de partager ses souvenirs. "J’étais jaloux de ceux qui en faisaient partie. Je me rappelle le premier match à la Maison Beaujeu. Je me disais: comment ça se fait que je ne suis pas déjà là? Mais autant je voulais participer, autant j’étais terrorisé."
C’est en 1980 que l’acteur saute tête première dans l’aventure. Il le fait au sein de la célèbre équipe des Bleus, dirigée par Michel Garneau et dont le capitaine est nul autre que Robert Gravel. "J’étais très fier. D’autant plus qu’avant, j’avais fait partie de l’équipe invitée de Québec et la rivalité avait été importante. Les Montréalais, avertis à l’avance de mon style, m’avaient complètement bloqué dès le début!" évoque-t-il, rieur.
L’ÂGE D’OR
C’est également à cette époque que la LNI connaîtra une expansion considérable grâce à sa télédiffusion sur les ondes de Radio-Québec. "On était jeunes et on avait envie d’être vus. Les réalisateurs, les auteurs, les musiciens, tout le monde venait nous voir. C’était comme une petite messe qui ralliait tout le monde à chaque semaine, note le comédien. J’allais beaucoup dans les écoles à l’époque et je me rappelle que tous les jeunes disaient qu’ils voulaient être acteurs. Pourtant, faire de l’impro est une façon parmi d’autres de faire du théâtre. L’acteur doit aussi approfondir d’autres facettes de son talent."
Outre cette capacité qu’on lui reconnaîtra par la suite, le profil du jeune improvisateur ne manque pas d’intérêt. Sur 73 parties, il aura participé à 385 impros, aura accumulé 41 étoiles et une très forte moyenne dans les statistiques malgré un total de… 34 punitions. "J’étais très batailleur et m’as-tu-vu à cette époque-là. J’avais compris qu’il fallait plonger. La peur te reprend quand tu restes trop sur le banc. Ma force, c’était que j’avais le chronomètre dans la tête, ce qui fait que j’arrivais toujours avec mon punch à la dernière minute et ramassais le point. Pour les punitions, je crois que c’est à cause d’une fameuse année où Ponton avait eu le "gazou" dictatorial, soutient l’acteur en feignant une malveillance badine. Les pénalités faisaient partie du spectacle alors elles ne me dérangeaient pas trop. Par contre, je me souviens que c’était très important pour moi d’avoir une étoile. J’étais d’ailleurs très fier de gagner le trophée du joueur étoile du Mundial. Je l’ai encore chez moi, il est énorme."
ÉCRIRE L’HISTOIRE
L’expérience de la LNI demandait également aux acteurs une polyvalence qui n’était pas nécessairement monnaie courante à l’époque. "La LNI révélait des auteurs potentiels. Ce qui n’était pas mon cas. Si, par malheur, je me retrouvais avec quelqu’un qui n’avait pas plus d’idées que moi, l’impro ne décollait pas. Sachant ma faiblesse, je me rappelle que je me préparais parfois à l’avance en souhaitant certains thèmes. Évidemment, j’étais souvent déçu", confie l’acteur amusé de l’imposture. "Heureusement qu’il y avait des Robert Gravel autour de moi. Il faisait tout le travail derrière. Alors que d’autres capitaines écrivaient aussi de bonnes partitions mais les gardaient pour eux, lui, il nous invitait vraiment à jouer dans sa chambre."
Yves Jacques verra donc mardi son chandail monter dans le ciel du Temple, aux côtés de ceux des Gravel et Garneau. "Je me sens très honoré d’être intronisé parce que j’ai l’impression d’avoir été un joueur assez limité. Certains étaient moins sclérosés, confie-t-il. Mais au fond, n’importe quel joueur mérite d’avoir son chandail au ciel du Temple. Parce que c’était réellement tout un défi chaque fois de sauter sur la patinoire…"
Les pionniers improvisateurs Danielle Panneton et Robert Lepage verront aussi leur étoile hissée au-dessus de la patinoire lors du célèbre gala. Ghyslain Tremblay y sera pour sa part honoré en tant que bâtisseur, et on annonce que le match-hommage présenté à cette occasion mêlera étoiles d’aujourd’hui et d’hier, dont Gaston Lepage, Paul Piché, Réal Bossé, Sophie Cadieux, Jean-Michel Anctil et François-Étienne Paré.
Le 10 mai au Medley
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"La LNI était sans doute l’occasion de faire partie de l’aventure la plus excitante du moment, se souvient Ghyslain Tremblay, joueur et analyste de 1982 à 1988. Il me semblait clair qu’il allait se passer quelque chose de décisif, ne serait-ce que par l’audace de l’aventure." L’ancien analyste ne cache pas son enthousiasme pour la fonction qu’il y exerçait. "Le plaisir de l’audace, c’est qu’elle échappe à l’analyse. Pour le joueur, il s’agit de confier son sort aux mains du destin en faisant totalement confiance. L’analyse vient après, elle fait figure d’autopsie. Mais la critique demeure un moment de vérité pris à chaud. C’est aussi jouer dans la chair vive."
Danielle Panneton, joueuse de 1982 à 1987, se souvient quant à elle de l’angoisse du saut. "La LNI existait déjà depuis quelques années quand j’ai décidé de me lancer dans l’arène mais j’avais peur pour mourir. L’impro, ça m’a mise face à moi-même tout en me dévoilant comment je me reliais aux autres. La LNI a été pour moi une deuxième école de théâtre", explique celle qui a également fréquenté l’École nationale. "La liberté et l’audace que me demandait la LNI, je pouvais les incarner dans des rôles. Et puis, le jugement immédiat des gens donnait l’impression de réellement sauter sans filet. Quand tu as fait la LNI, tu n’as plus peur de grand-chose par la suite."
Le match-hommage du gala réunissant les étoiles actuelles de la LNI sera arbitré par Yvan Ponton, témoin des premières heures. "L’homme au "gazou" fatal" a pu observer l’évolution du mouvement. "Je me souviens que l’absurdité d’une répétition la veille du premier match m’avait légèrement inquiété, car en tant qu’arbitre, je ne savais pas trop ce que j’allais faire, avoue-t-il en riant. Le véritable bonheur fut donc d’être assez près de l’équipe pour pouvoir faire évoluer ce jeu-là en travaillant aux règlements. Et puis, de simples acteurs au départ de l’aventure, les joueurs sont devenus des auteurs sous mes yeux."
LES DÉBUTS DE LA LNI EN QUELQUES POINTS
1977 – Premier "match" de la Ligue Nationale d’Improvisation, un jeu imaginé par Robert Gravel et Yvon Leduc calqué sur le hockey. Le Théâtre Expérimental de Montréal programme quatre représentations. Le succès immédiat entraîne un engouement dans le milieu théâtral. Dix-sept joutes suivront les quatre premières, constituant ainsi la première saison officielle. La formation des six équipes réunissant plus de 60 artistes aura lieu l’automne suivant.
1980 – La LNI devient une compagnie autonome sous la direction de Robert Gravel, Yvon Leduc et Anne-Marie Laprade.
1981 – Première tournée en France et implantation de l’organisation en Europe.
1982 – Première diffusion en direct à Radio-Québec. Il s’agit de la finale de la sixième saison.
1985 – Première Coupe du Monde réunissant entre autres la France, la Belgique et la Suisse.