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Scène

Claude Jutra : Il s’appelait Claude Jutra

Il y a 20 ans, le cinéaste Claude Jutra disparaissait, laissant au cinéma d’ici un sentier bien dégagé…

Il a minutieusement préparé son départ. Il a laissé son appartement dans un état impeccable. Il a confié ses archives à la Cinémathèque. Il a envoyé des notes d’adieu à quelques amis. Le 5 novembre 1986, il a glissé un mot dans sa ceinture de voyage: "Je m’appelle Claude Jutra". Il s’est rendu jusqu’au pont Jacques-Cartier. Puis, il s’est jeté dans les eaux glacées du fleuve Saint-Laurent. Fin.

Ainsi se terminait le film de la vie de celui que l’on considère comme le "père du cinéma québécois". À 56 ans, pauvre et atteint de la maladie d’Alzheimer, Jutra a choisi pour son existence une finale digne de son film À tout prendre, dans lequel son personnage principal se jette du bout d’un quai. "Il a décidé de partir pendant qu’il avait encore conscience des choses", dit Louise Rinfret, la complice avec qui le cinéaste a écrit son dernier film, La Dame en couleurs.

Vingt ans plus tard, ceux qui l’ont connu entretiennent son mythe. "Son destin a en quelque sorte suivi le cours de l’histoire du Québec, observe Paule Baillargeon, qui a consacré au cinéaste un documentaire, Claude Jutra, portrait sur film (2002). Il a explosé pendant la Révolution tranquille. Tout était alors ouvert devant lui." Puis, un jour, le rêve de Jutra s’est décomposé… pendant que le NON l’emportait au Référendum de 1980.

"L’importance de Claude Jutra se situe moins dans ses films que dans le rôle d’animateur qu’il a joué dans le milieu du cinéma québécois de l’époque, ajoute Yves Lever, ex-professeur de cinéma au Collège Ahuntsic et coauteur de Chronologie du cinéma au Québec (Les 400 Coups). Comme il était célibataire, il était toujours très disponible pour aider et conseiller de jeunes cinéastes." Jutra connaissait tout le monde, et tout le monde le connaissait.

"Il était innovateur dans sa façon d’aborder ses sujets, souligne Louise Rinfret. Il avait un regard inconditionnel sur les humains, sans aucun jugement."

UN DÉFRICHEUR

Claude Jutra fait partie de cette génération sacrifiée de cinéastes. Ceux de la première heure, qui ont dû défricher des terres vierges pour y planter les graines d’un art qui n’offrira ses fruits que des années plus tard.

Jutra a voulu tourner des films d’auteur au Québec, à une époque où le public n’existait pas. Il a consacré sa vie au cinéma, à une époque où le gouvernement québécois ne le considérait pas encore comme une activité socialement et économiquement "rentable".

Malgré les revers, Jutra a su donner au 7e art d’ici quelques classiques.

Claude Jutra, c’est une trentaine de films, dont À tout prendre (1963), premier film indépendant de notre cinéma. Un autoportrait intime, proche de l’exercice expérimental, qui s’attaque aux tabous de l’époque. "Le film parle de l’amour entre un homme blanc et une femme noire, de l’homosexualité, et il suggère même l’avortement", dit Yves Lever. Du côté des critiques, à l’étranger, des Jean Renoir et des John Cassavetes le couvrent d’éloges. Ici, elles oscillent entre le "chef-d’oeuvre" et l’"oeuvre bâclée".

Claude Jutra, ce sont aussi des documentaires tels que Wow (1970), qui explore avec sensibilité la jeunesse en ébullition de la Révolution tranquille.

Mais Claude Jutra, c’est surtout Mon oncle Antoine (1971). De loin son film le plus célébré. L’histoire d’un garçon qui apprend à devenir un homme, en pleine Grande Noirceur, au coeur du pays de l’amiante. Au-delà de ses 21 prix internationaux, Mon oncle Antoine a été élu, trois fois de suite, "Meilleur film canadien de tous les temps" par le Festival international du film de Toronto (1984, 1993 et 2004).

GÉNIE AILLEURS

Claude Jutra, c’est aussi une carrière en dents de scie, ponctuée de profonds creux. Après la consécration de Mon oncle Antoine, le cinéaste commet deux échecs successifs: Kamouraska (1973) et Pour le meilleur et pour le pire (1975). Au Québec, ces insuccès font de lui un paria. Ou à peu près. Il n’arrive plus à convaincre les producteurs. Tant et si bien qu’au lendemain de l’élection du Parti québécois, en 1976, ce nationaliste convaincu fait ses valises et part pour Toronto. Un exil alimentaire: la CBC est la seule à lui offrir du film à tourner.

Ainsi, pendant quelques années, le plus grand cinéaste du Québec s’épanouit dans le Rest of Canada.

Jutra ne reviendra dans sa province natale qu’au début des années 80. Il y tournera un dernier film, La Dame en couleurs (1985), mettant en vedette un tout jeune Guillaume Lemay-Thivierge.

Habitué à écrire, à jouer et à réaliser ses propres métrages, il s’écrira un rôle comme on lance un cri du coeur. Celui de Barbouilleux, un peintre épileptique qui perd la mémoire, un fou qui s’enferme dans une cave avec des enfants qui ne veulent rien savoir de lui, un génie qui s’ignore. Peu avant le tournage, le producteur du film exigera toutefois que ce rôle soit confié à un comédien. C’est Gilles Renaud qui s’y prêtera. "À l’époque, Claude commençait à montrer des signes de la maladie d’Alzheimer, se souvient le comédien. Il oubliait les noms des gens qui étaient proches de lui. Il en perdait des bouts."

Scénario prévisible, La Dame en couleurs ne connaîtra pas beaucoup de succès au Québec. Présenté au Festival international du film de Moscou, cependant, il recevra une ovation debout et remportera la palme d’or.

Un peu plus d’un an plus tard, Jutra tirera sa révérence, laissant en plan un scénario inachevé…

Qu’aurait pensé le grand cinéaste des années dorées que traverse actuellement le cinéma d’ici, lui qui a tant souffert du manque de reconnaissance dans sa propre province? "Il en serait certainement content, avance Paule Baillargeon. Mais il serait peut-être inquiet de la disparition du vrai film d’auteur. Car si l’on continue toujours à ne penser qu’en termes de box-office, on se retrouvera avec des films qui auront du succès au Québec, mais qui ne seront pas présents aux festivals internationaux. C’est la présence du film québécois sur la scène internationale qui sera menacée…"

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