Un tramway nommé Désir : Seule au monde
Scène

Un tramway nommé Désir : Seule au monde

Sur Un tramway nommé Désir, le classique de Tennessee Williams, Alexandre Marine n’a pas hésité à apposer sa griffe, pour le meilleur et pour le pire.

Après avoir énergiquement dépoussiéré la Marie Stuart de Schiller en 2007, le metteur en scène d’origine russe est de retour ces jours-ci entre les murs du Rideau Vert. Qui dit Alexandre Marine dit frénésie, excès, pulsions et empoignades. Des termes qui conviennent parfaitement à Un tramway nommé Désir, une pièce de Tennessee Williams (ici traduite par Anne-Catherine Lebeau) qui ne cesse, et pour cause, d’intéresser les plus grands créateurs depuis sa naissance en 1947.

De tous les superbes rôles d’incompris et de mésadaptés socioaffectifs que le théâtre de Williams contient, Blanche Dubois est probablement le plus tragique, le plus emblématique, le plus vertigineux. Cette femme est une blessure à vif. Il était écrit qu’un jour, Sylvie Drapeau se glisserait dans les robes de ce personnage à la souffrance démesurée. Son interprétation, paroxystique, pour ne pas dire schizophrénique, est à coup sûr bouleversante. Comprenez bien que ceux qui ne supportent pas le registre habituel de la comédienne risquent fort d’être particulièrement excédés. Mais il reste que la névrose de Blanche, son immense désir d’être aimée, sa quête de beauté, sa fragilité et sa détermination… tous ces paradoxes ne pouvaient bénéficier, pour se rendre à nous, d’un plus sublime canal que le corps et la voix de Drapeau.

Le décor de Natalia Bobrovich – un wagon de tramway qui accouche de quelques meubles pour évoquer le modeste appartement de Stella, la soeur de Blanche, et Stan, sa brute de mari – est plus ou moins joli, découle d’une métaphore un peu grossière, mais il faut admettre qu’il sert assez bien le spectacle. Le Stan de Gregory Hlady est convaincant mais plus sale, bête et méchant que sexy. Oubliez Marlon Brando. Dans le rôle ingrat de Stella, Catherine De Sève s’en tire fort bien. Quant à Paul Doucet, il exprime avec beaucoup de justesse le sentiment de trahison de Mitch, le dernier amour de Blanche.

Pour notre plus grand bonheur, Marine suscite une fois de plus un jeu viscéral et dynamique de la part de ses interprètes, mais il commande aussi des moments "oniriques", retours en arrière ou expressions chorégraphiques des motivations intérieures des personnages qui laissent perplexe. Durant ces étranges et parfois même risibles ballets, les comédiens s’agitent au son de la musique bigarrée et omniprésente de Dmitri Marine. Le procédé, maintes fois rencontré dans les spectacles de Marine, serait-il en voie de devenir un tic de mise en scène?