Marie-France Lambert et Maria de Medeiros : Le désir dans tous ses états
Scène

Marie-France Lambert et Maria de Medeiros : Le désir dans tous ses états

L’automne dernier, la "comédie érotique" Sextett a été créée au CDDB – Théâtre de Lorient et présentée au Théâtre du Rond-Point, à Paris, pendant tout un mois. Ces jours-ci, la coproduction France-Québec prend enfin l’affiche de l’Espace Go. On en parle avec deux des comédiennes, Marie-France Lambert et Maria de Medeiros, mais aussi avec le metteur en scène Éric Vigner et la directrice artistique Ginette Noiseux.

Comme tous les acteurs de Sextett, Maria de Medeiros et Marie-France Lambert ont accepté d’y jouer avant même d’avoir lu le texte. En le recevant quelques mois plus tard, elles ont été séduites. "C’est une pièce drôle et crue, envoûtante à la première lecture, dit Lambert, mais qui gagne à être fréquentée. C’est un texte bien plus profond qu’il n’en a l’air. Le personnage de Simon, un jeune homme en deuil de sa mère que des femmes viennent assaillir de leurs désirs et remettre en question, est traversé d’ambiguïtés."

"Je trouve que l’auteur Rémi De Vos a fait quelque chose de très intéressant, poursuit Medeiros. Il a laissé parler son inconscient par rapport aux gens pour qui il écrivait. Il m’a mis beaucoup de répliques en allemand alors que l’allemand fait partie de moi, comme j’ai grandi en Autriche. C’est un personnage très mélomane, lié à la musique et à des paroles de chansons en allemand, en anglais et en portugais, ce qui est très lié à ma biographie. Je sens que Rémi s’est amusé à jouer avec des éléments qui me concernaient."

C’est un peu moins le cas pour Marie-France Lambert, qui joue Walkyrie, la chienne de Jane et sa copine Blanche. Animale, elle ne vit que pour ses besoins primaires. "Dans mon cas, il n’y a absolument aucune psychologie possible, mais alors là absolument aucune, ironise-t-elle. En même temps, ce qui est très intéressant, c’est que le personnage de la chienne est le seul qui exprime des désirs après se les être fait proposer par Simon. C’est lui qui veut la caresser, alors qu’elle a surtout soif et faim."

Théâtre des pulsions

Si les autres personnages féminins sont affamés de sensualité et d’érotisme de façon plus civilisée, prenant toujours les devants par rapport à l’homme qu’elles courtisent, leur attitude a aussi un petit quelque chose d’animal. Elles ne se dévoilent pas autrement que par l’expression de leur concupiscence. "Elles expriment des pulsions qui ne sont pas les leurs, explique Medeiros. Les pulsions de Simon sont détournées sur elles. C’est intéressant à jouer, parce que dans notre société, il est toujours un peu mal vu qu’une femme exprime clairement son désir sexuel. La France, en particulier, est un pays très misogyne."

Selon la comédienne d’origine portugaise, le texte traduit cette misogynie hexagonale. "J’ai trouvé ça très drôle, de voir que pour une commande, entre guillemets, féministe, on retrouve un personnage d’homme absolument central et cinq femmes qui viennent lui dire: "BAISE-MOI! BAISE-MOI!" Un fantasme totalement masculin. C’est le plus féministe auquel la France peut arriver! (Elle éclate de rire.) Ce n’est pas un texte féministe, évidemment, mais c’est un texte honnête: l’auteur accepte de s’y mettre à nu, même dans une forme de misogynie, qui est la misogynie ambiante en France."

Si le texte est écrit dans une forme très directe, il ne s’agit pas de sexualité explicite. Qu’on ne s’y méprenne pas. En choeur, les deux actrices parlent d’une mise en scène très pudique. "Éric Vigner est un plasticien, alors c’est d’abord une proposition plastique. On peut dire aussi qu’il nous demande un jeu plastique. La façon de bouger, la façon de dire, c’est très précis, très net." Le texte, façonné par des répétitions et un rythme très musical, commande d’ailleurs une diction précise, un jeu plus mécanique que pulsionnel. "Mais tu finis par trouver une liberté là-dedans, analyse Lambert. La contrainte, d’abord très effrayante pour un acteur, devient graduellement source de liberté." Medeiros ajoute que c’est aussi "un peu chorégraphique". "Moi, depuis Pina Bausch, je ne conçois plus le théâtre sans sa dimension dansée, alors je suis très à l’aise dans ce que nous demande Éric."

Medeiros, aussi en concert et au cinéma

Profitant d’un rare passage à Montréal, Maria de Medeiros présentera aussi au public d’ici l’un de ses films et même un tour de chant intitulé A Little More Blue. Car l’actrice d’origine portugaise, très sollicitée par le cinéma français et américain, est aussi chanteuse et documentariste. À l’occasion du Festival Montréal en lumière, elle offrira des chansons de ses deux albums, un voyage musical entre la péninsule Ibérique, les grands continents américains et l’Afrique, ainsi que des chansons brésiliennes de résistance à la dictature militaire.

La Cinémathèque (qui organise une rétrospective intitulée Pour saluer Maria) l’a aussi invitée à présenter son film Capitaines d’Avril, qui porte sur la révolution des oeillets au Portugal. "C’est l’une des seules révolutions qui ont été faites contre une dictature par des militaires, sans violence, et qui ont mis en place une démocratie civile. Il y aura un débat après la projection. Aujourd’hui, dix ans après la sortie de mon film, on a vécu la guerre d’Irak, un exemple parfait de tentative d’instauration de démocratie par la violence et les bombes, et dans ce contexte-là, le souvenir de la révolution des oeillets est encore plus pertinent."

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Éric Vigner

Né en 1960 à Rennes, Éric Vigner a fait des études supérieures en arts plastiques et en art dramatique avant de fonder la compagnie Suzanne M. en 1990. Depuis 1996, le metteur en scène et scénographe dirige le CDDB – Théâtre de Lorient, un établissement qui détient le titre convoité de Centre dramatique national depuis 2002.

Entre les murs de l’Espace Go, Vigner commence à avoir ses habitudes. Après La Bête dans la jungle (2002), puis Savannah Bay (2007), le spectacle avec lequel le metteur en scène a fait entrer Duras au répertoire de la Comédie-Française et qu’il est venu recréer chez nous avec Françoise Faucher et Marie-France Lambert, le voilà de retour, pour notre plus grand bonheur, cette fois avec un spectacle conçu sur mesure intitulé Sextett.

"Il y a longtemps qu’on pense à ce projet. On a enfin réussi à le faire et on en est très contents. L’idée était de travailler pour le 30e anniversaire de l’Espace Go, de créer quelque chose qui fasse écho à cela. C’est pour ça qu’il y a dans la pièce cinq femmes et un homme. Il n’est question que du désir, en fait. C’est-à-dire comment le désir est une sorte de carburant, et comment il peut prendre toutes les formes."

D’ailleurs, le projet lui-même est le fruit d’une suite de désirs et de bagages culturels combinés. "Il y avait la volonté de travailler avec l’Espace Go, Ginette Noiseux, Marie-France Lambert et Anne-Marie Cadieux. Mais aussi avec Maria de Medeiros, une comédienne d’origine portugaise que je connais depuis vingt ans, que sa carrière au cinéma a éloignée du théâtre et qui attendait une bonne raison d’y revenir; Jutta Johanna Weiss, d’origine autrichienne, avec qui j’ai fait La Bête dans la jungle; Johanna Nizard, avec qui j’ai fait Pluie d’été à Hiroshima, et avec Micha Lescot, un acteur fétiche pour moi, exceptionnel, tout désigné pour prendre en charge le théâtre que j’ai envie de faire."

Avec cette distribution en tête, Rémi De Vos a écrit pour le compte du CDDB – Théâtre de Lorient, compagnie à laquelle il est associé depuis 1996, mais aussi pour celui de l’Espace Go et du Théâtre du Rond-Point (Paris), dont la saison 2009-2010 a été placée par son directeur Jean-Michel Ribes sous le signe de la musique. "Il fallait donc, deux ans à l’avance, écrire en fonction de tous ces paramètres, que tous les acteurs aient un beau rôle, que la musique tienne une fonction primordiale… Disons que les contraintes étaient nombreuses. Heureusement, Rémi connaissait bien tous les acteurs. Je l’ai d’ailleurs amené à Montréal pour lui faire rencontrer Anne-Marie et Marie-France, un an avant qu’il écrive."
Bien qu’il ne soit pas du tout nécessaire d’avoir lu ou vu la première pièce pour apprécier la seconde, Sextett est en fait la suite de Jusqu’à ce que la mort nous sépare, une pièce créée par le tandem De Vos-Vigner en 2007. Le héros, Simon, retournait dans la maison de sa mère après l’incinération de sa grand-mère maternelle. S’y déployait une relation très étrange entre la mère et le fils, quelque chose d’incestueux.

"C’était une logique à la Feydeau, explique Vigner. Le jeu entre le sacré et le profane faisait beaucoup rire les gens. Dans Sextett, on est dans le même lieu, le même décor sixties ou seventies, on est toujours dans la transgression, mais ce n’est plus de la mort de la grand-mère maternelle qu’il est question, mais bien de celle de la mère, et de ce que cela déclenche chez le jeune homme, qui est ni plus ni moins qu’un Hamlet moderne."

Sous nos yeux, Simon s’engage dans une exploration de son propre inconscient, un voyage périlleux où il est assailli par une galerie de femmes pas banales, des créatures aux désirs souverains. Il y a Claire, sa collègue de bureau, amoureuse de lui; Jane et Blanche, les voisines excentriques, cosmopolites, polyglottes et lesbiennes; Walkyrie, leur impudique chienne parlante; et Sarah, sorte de poupée gonflable avec qui le garçon a eu sa première expérience sexuelle. Pour plusieurs de ces femmes, le chant est une parole. On goûte ainsi à un fado, une bossa, une superbe chanson d’amour en arabe et même à des airs de Schubert.
Au bout de la nuit, le jeune homme va découvrir un terrible secret sur ses origines. Tenant à la fois du rêve et du cauchemar, la folle épopée initiatique, truffée de références cinématographiques – Blue Velvet de David Lynch, The Shining et Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick -, est une rencontre explosive entre Éros et Thanatos. (C. Saint-Pierre)

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Ginette Noiseux

L’Espace Go est issu du Théâtre Expérimental des Femmes, fondé en 1979 par Pol Pelletier, Louise Laprade et Nicole Lecavalier. C’est le 9 mars 1991 que la compagnie change officiellement de nom. Liée au destin de la maison depuis 1981, Ginette Noiseux est visiblement très fière de Sextett, un projet en or pour les 30 ans de la compagnie qu’elle dirige avec une ferveur sans cesse renouvelée. "À Go, je travaille beaucoup sur l’identité, les relations entre les hommes et les femmes. La question du désir est au coeur de notre démarche. En ce sens, Sextett est un spectacle tout désigné pour célébrer cet anniversaire. La pièce pose, de manière tout à fait contemporaine, des questions très importantes et très justes sur l’identité. Elle présente tous les modèles sexuels et elle le fait sans psychologisme."

À en croire celle qui a présidé à toute l’aventure, et qui suit le travail d’Éric Vigner depuis 1995, le risque en valait la peine. "C’était un pari particulièrement gonflé, une carte blanche donnée à des créateurs bourrés de talent mais dont les emplois du temps sont particulièrement chargés. À vrai dire, ça a pris toutes sortes de directions. Faire en sorte que toutes ces grandes pointures trouvent leur compte, qu’elles aient toutes un premier rôle, ce n’est pas une commande simple. Il a été question d’avion, d’hôtesses de l’air, de tempête de neige… Quand j’ai reçu le texte final, en février, j’ai beaucoup ri parce que la réponse de Rémi De Vos aux 30 ans d’Espace Go, c’est l’histoire d’un garçon de 30 ans visité par cinq femmes." Et quelles femmes! Plus grandes que nature. Impossible de ne pas se reconnaître dans l’une d’elles, ou alors de ne pas retrouver une amie, une collègue, une conjointe, une soeur, une mère… (C. Saint-Pierre)