Gaétan Paré : Perdre la face
Scène

Gaétan Paré : Perdre la face

Sous la bannière du Théâtre de la Pacotille, Gaétan Paré met en scène Le Moche, une pièce de l’Allemand Marius von Mayenburg.

Directeur artistique du Théâtre de la Pacotille, Gaétan Paré est diplômé du programme de mise en scène de l’École nationale de théâtre ainsi que de l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM. Après avoir monté Hervé Blutsch, Heiner Müller, Eugène Ionesco et David Mamet, entre autres, le metteur en scène et scénographe s’attaque au Moche, une délectable satire de Marius von Mayenburg traduite en France par Hélène Mauler et René Zahnd.

Depuis que Cristian Popescu a monté Visage de feu, au Prospero, en 2005, pas un seul des textes de l’auteur allemand né en 1972 n’a trouvé grâce aux yeux de nos metteurs en scène. Comment expliquer que les auteurs contemporains de l’Europe soient si peu montés chez nous? "Ça tient d’abord aux thèmes, estime Gaétan Paré. La hiérarchie sociale, la sexualité, les relations amoureuses… tout cela n’a pas le même écho, n’est pas perçu de la même manière en Europe et en Amérique. Ensuite, alors que notre inconscient théâtral est plutôt lié au réalisme et au psychologisme, à ce qui est soi-disant plausible, le théâtre européen contemporain s’appuie assez généralement sur une recherche formelle très aboutie." Heureusement qu’il y a des créateurs comme Paré pour s’intéresser à ce théâtre qui jette un éclairage tout autre sur notre vie en société.

Le beau et le laid

Le Moche est une oeuvre incontestablement formelle, mais aussi critique et ludique, une percutante représentation de notre société dominée par les apparences et la pensée unique. "A priori, explique Paré, ce qui m’a beaucoup intéressé dans ce texte, c’est la réflexion sur les notions de beau et de laid. Du point de vue de l’histoire de l’art, ça m’a toujours fasciné que les définitions du beau et du laid changent sans cesse, et jamais les concepts eux-mêmes. Aussi, parce que j’ai été terriblement gros lorsque j’étais enfant, je connais bien le rejet et tout ce que cela comporte de péripéties. Mais la chose qui m’intéressait le plus dans la pièce, c’est sa forme. Je n’ai jamais lu un texte de théâtre où la forme est à ce point et avec autant de précision au service du sujet."

Lette est un ingénieur doué. Un jour, il découvre sa laideur, un état qui, réalise-t-il, freine son ascension professionnelle et sociale. Pour remédier à la situation, l’homme demande à un chirurgien de recomposer son visage, une opération qui aura des retombées terribles et farfelues. "Dans un monde où tout le monde est identique, ou alors tend à le devenir, la "laideur" de Lette est sa singularité, explique le metteur en scène. C’est une singularité qu’on veut à tout prix faire disparaître. Ça me fait beaucoup penser à Susan Boyle, cette Écossaise qui a participé à l’émission Britain’s Got Talent et qu’on a transformée, "mise en marché", alors qu’elle n’était pas du tout prête à ça. Pour Lette, c’est pareil, du jour au lendemain, il devient ce qu’il n’est pas."

Furieux manège pour huit personnages et quatre comédiens (Yannick Chapdelaine, Sébastien Dodge, Jean-Moïse Martin et Véronic Rodrigue), la pièce est d’une logique implacable. Mais elle pose de sérieux défis de mise en scène. "Pour cerner les situations et bien les faire résonner ici, j’ai dû faire un travail de sens énorme, explique Paré. En fin de compte, le jeu est assez concret. Il y a assez de délire dans le texte, les transitions entre les scènes et les personnages qui portent le même nom sont tellement rapides, je n’ai pas jugé nécessaire d’en rajouter. Être au service de la confusion, sans devenir confus soi-même, ce n’est pas facile, mais c’est très excitant."

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Le Théâtre de la Pacotille

"Entre le plaisir et la douleur, la poésie et la violence, le divertissement et la philosophie, le travail du Théâtre de la Pacotille se positionne dans un espace de création peu commun." Voilà qui résume bien la démarche de la compagnie dirigée depuis le début des années 2000 par Josianne Dicaire, Sébastien Dodge et Gaétan Paré. La Pacotille a monté Franz Kafka, David Mamet et Heiner Müller, mais c’est avec son cycle Hervé Blutsch (Gzion, Méhari et Adrien et Marie-Clothilde) que le groupe a vraiment commencé à faire parler de lui. En 2008, la compagnie abordait un nouveau cycle avec Suprême Deluxe, premier volet de la Trilogie analogique de Sébastien Dodge. En mai 2011, à la salle Jean-Claude Germain, elle poursuivra ce cycle avec La Genèse de la rage, entamant par le fait même une résidence de deux saisons au Théâtre d’Aujourd’hui.