

Toni Servillo : Vacances au soleil
S’inscrivant pleinement dans la tradition comique italienne et suivant les traces du regretté Giorgio Strehler, le metteur en scène napolitain Toni Servillo débarque à Montréal avec la Trilogia della villeggiatura, de Goldoni. Événementiel.
Philippe Couture
Photo : Fabio Esposito
La dernière fois que le Piccolo Teatro de Milan est passé sur nos terres, en 2008, c’était pour nous donner la chance de goûter au travail du metteur en scène Giorgio Strehler, dont l’Arlecchino servitore di due padroni (également de Goldoni) roulait encore sa bosse plus de 10 ans après la mort du célèbre homme de théâtre, et près de 60 ans après sa création. Un monument de la commedia dell’arte dont les spectateurs montréalais se sont délectés.
Cette fois, toujours grâce au Théâtre du Nouveau Monde et à la Place des Arts, l’occasion nous est donnée de mesurer l’influence du maître sur l’un de ses successeurs, Toni Servillo, qui a fait toutes ses dernières mises en scène au Piccolo (entre autres, un Molière et un Marivaux) malgré son appartenance au Teatri Uniti de Naples (qui coproduit ce spectacle-ci). De par une esthétique épurée et raffinée, des plateaux presque nus et la mise en oeuvre d’un véritable théâtre d’acteurs, presque uniquement fait de mots et de chair, Servillo poursuit la grande tradition strehlerienne sans la muséaliser.
Strehler a d’ailleurs lui-même monté la Trilogia della villeggiatura à plusieurs reprises, en France comme en Italie. "La vision de Strehler passait par une atmosphère tchékhovienne, explique Servillo. Il avait l’idée que la protagoniste, Giacinta, était victime de son âge et de la classe bourgeoise à laquelle elle appartenait. Je donne une autre lecture, car à mon avis elle est responsable de son destin. Elle est fort consciente de sa propre condition et en est insatisfaite. Elle n’a tout simplement pas le courage ni le désir de se projeter dans un autre destin."
En racontant les vacances d’une famille bourgeoise qui se la joue aristo à la campagne et se complaît dans l’oisiveté, Goldoni dépeint les moeurs d’une bourgeoisie obnubilée par la légèreté et l’artifice, se dirigeant droit contre un mur. De quoi réfléchir à nos propres incapacités à vivre selon nos moyens, en cette époque de plaisirs faciles et coûteux, de vie à crédit et de surendettement chronique.
Servillo propose clairement le parallèle. "Nous avons joué cette pièce à New York au plus fort de la crise économique récente, et c’était frappant d’en constater l’actualité. Mais comme Strehler, je ne cherche pas à faire de transpositions sur scène, parce que je n’aime pas le simulacre de la modernité sur le plateau. C’est souvent le narcissisme du metteur en scène qui s’exprime par là, et ça ne rend pas justice à la profondeur et la clarté de la modernité qui est déjà présente dans les textes classiques. Ces textes-là sont dignes d’être classiques justement parce qu’ils peuvent dire quelque chose à l’Humain avec un grand H. Un Goldoni avec de la musique pop contemporaine n’est pas un Goldoni. Je cherche plutôt l’actualité et la contemporanéité dans la relation entre le texte et les comédiens, dans l’attitude fraîche et le regard neuf que portent les acteurs sur la partition." Voilà qui est dit sans ambages.