Khalid Tamer : Du coeur à l'ouvrage
Scène

Khalid Tamer : Du coeur à l’ouvrage

Trop de gens sont laissés de côté par les normes compétitives et les régulations strictes du monde du travail. C’est le dur constat du metteur en scène Khalid Tamer dans Profils atypiques, une coproduction Québec-France-Maroc.

Les sujets de discussion ne manquent pas avec Khalid Tamer. Danseur, chorégraphe et metteur en scène reconnu pour avoir métissé les plateaux, il est aussi engagé dans des projets de théâtre de rue au Maroc, son pays d’origine. Au bout du fil, il commencera pourtant par parler du temps maussade qui afflige Paris en cette froide journée d’automne. "Pareil à Montréal", lui répond-on, amusé de discuter météo plutôt que diversité culturelle. Ce n’est pas si anodin, pourtant. Car Tamer revient tout juste d’un séjour à Marrakech où, sous le soleil, il a poursuivi son travail avec les jeunes de la rue. Il est comme ça, toujours entre deux continents.

Diversité culturelle et diversité des formes scéniques sont au coeur des projets de ce metteur en scène atypique qui, comme Antoine Vitez, rêve d’un "théâtre élitaire pour tous" ou d’allier "accessibilité" et "excellence". On pourrait aussi nommer Peter Brook, influence majeure parce qu’il a été le premier metteur en scène à lui faire prendre conscience de la puissance de la rencontre interculturelle sur scène, avec ses troupes d’acteurs africains, japonais ou français. Tamer est un adepte de ses théories sur l’"espace vide" et croit que le meilleur moyen d’occuper une scène nue est de la remplir de corporéité. Autre incontournable: Brecht, bien sûr, pour un théâtre résolument politique.

Tous ces ingrédients à géométrie variable se retrouvent dans Profils atypiques, projet qu’il codirige avec le metteur en scène Julien Favart et qui réunit les textes de Nadège Prugnard (France), Louis-Dominique Lavigne (Québec) et Koffi Kwahulé (Côte-d’Ivoire), en plus de mélanger sur scène les voix de comédiens québécois, français et africains. "Mais, ajoute-t-il, nous avons cherché à diminuer les distinctions entre les différentes traditions de jeu, entre autres par le biais du slam, qui est pour moi une forme de prise de parole universelle. Le constat, c’est que nous vivons dans un monde uniformisé, et cette standardisation du monde tend à créer les mêmes problématiques sociales à Montréal, à Paris ou à Bamako. Notre spectacle parle des difficultés des chercheurs d’emploi dont le profil ne correspond pas aux normes très strictes des recruteurs, justement à cause de cette uniformisation qui a particulièrement cours dans le monde du travail." "Il faut remettre en question le pouvoir des recruteurs, poursuit-il. Les processus d’embauche sont de plus en plus cruels. Dans notre spectacle, ils sont même violents; on a fait ce choix parce que les abus existent et qu’il faut en parler."

Mais pourquoi diable avons-nous laissé le travail nous déterminer ainsi, et pourquoi tolère-t-on les abus sans broncher? Question complexe, à laquelle Tamer esquisse cette réponse: "Les entreprises ont une emprise sur les travailleurs parce que perdre son emploi est devenu la pire menace qui soit dans un monde de vie à crédit ou nous sommes tous surendettés. Ils tiennent leurs employés à la gorge. Ce monde-là m’effraie beaucoup."