Olivier Choinière : Cordes sensibles
Scène

Olivier Choinière : Cordes sensibles

L’auteur et metteur en scène Olivier Choinière célèbre les dix ans de sa compagnie, L’Activité, avec une nouvelle critique sociale, un spectacle pour 50 comédiens intitulé Chante avec moi.

Après s’être glissé dans l’intimité des vedettes (Félicité), puis dans les coulisses du cinéma pornographique (ParadiXXX), Olivier Choinière célèbre les dix ans de L’Activité, espace de liberté et d’inattendu, en s’attaquant à la place prépondérante que la chanson occupe dans nos vies. C’est bien connu, pour déboulonner la société du spectacle, en exposer les plaies purulentes, l’auteur et metteur en scène n’a pas son pareil. Avec Chante avec moi, une pièce portée par 50 interprètes, il interroge notre penchant pour l’obéissance, notre réponse aux conditionnements.

"On parle beaucoup de l’envahissement des images, lance Choinière, mais je pense qu’on est moins bien protégé contre l’envahissement du son. Comme l’écrit Pascal Quignard dans La Haine de la musique, les oreilles n’ont pas de paupières. La chanson est le médium le plus rassembleur qui soit. Il s’appuie souvent sur une icône, un porte-parole, un fantasme. On pourrait croire qu’il ressuscite une volonté de se réunir, de communier, de se rassembler autour de quelque chose, peut-être même de trouver un sens commun. Mais la chanson est d’autant plus redoutable qu’elle paraît inoffensive, qu’on ne pense pas à s’en protéger."

Entendre et obéir

Si ce n’est pas d’hier que la chanson est un véhicule, il faut admettre que notre époque donne une ampleur et une vitesse affolante au phénomène. Hymne, cantique, ballade ou indicatif, téléchargée, échangée, copiée, gravée, entonnée sur YouTube ou transformée en sonnerie de téléphone, la chanson est plus souvent qu’autrement le support d’une idéologie, qu’elle soit marchande, politique, religieuse ou autre.

"Je me sers de la chanson comme d’un prétexte pour parler d’obéissance, précise Choinière. Comparativement à d’autres sociétés, où les diktats sont plus pesants, on a l’impression qu’on n’obéit à rien ici, sinon qu’à nos propres pulsions, nos propres désirs. À vrai dire, notre obéissance est comme un petit jingle, innocent, naïf, comme un ver d’oreille qu’on attrape très rapidement, qu’on aime chanter, qu’on trouve rigolo et dont on n’est bientôt plus capable de se défaire. Autrement dit, une chanson qu’on est obligé de chanter, une dictature qui n’en a pas l’air, qui s’immisce dans nos vies en douceur, insidieusement, pour nous téléguider. C’est ce principe, très simple dans le fond, que j’articule dans le spectacle et qui est devenu ma structure."

Le poids du nombre

Jean-Pierre Ronfard, Brigitte Haentjens… Peu de metteurs en scène ont osé faire appel à 50 interprètes. "Il me fallait un tel groupe, explique Choinière. J’en avais envie. Pour sortir du moi, avoir un mouvement de recul, retrouver toute une société sur scène, observer une structure sociale, un ensemble plutôt que le chemin d’un individu." Cette société, qui doit obéir à des règles qu’elle a choisies mais qui sont de plus en plus fascisantes, l’homme de théâtre nous promet qu’elle présente de troublantes ressemblances avec la nôtre. Puis il ajoute: "Travailler avec 50 interprètes, c’est aussi un pied de nez aux diktats de la production et de la rentabilité, une manière de sortir des cadres qu’on s’est imposés nous-mêmes, réfléchir de manière différente."

Avec une pareille distribution, que Choinière met en scène avec Alexia Bürger, un directeur musical (Philippe Brault), une chorégraphe (Line Nault) et la présence chaque soir d’un artiste de la chanson, on pourrait s’attendre à quelque chose qui s’apparente à du théâtre musical. "L’idée n’est pas de faire un beau show de chant, explique le créateur, encore moins une comédie musicale. Cela dit, on fait bien entendu référence à cette volonté de donner au public ce qu’il est venu voir, de lui en donner toujours plus pour son argent. Disons qu’on va pousser la surenchère jusqu’à l’extrême, voire jusqu’à l’absurde." On n’en doute pas un seul instant.

À force de poursuivre le succès, mais aussi de se lancer tête première à la recherche de l’émotion, toujours plus vive, l’humain serait en train de perdre le sens de ce qu’il fait et de ce qu’il dit, sur scène comme dans la vie. "Ce qui est de l’ordre de l’émotion, du vivant, est devenu complètement préfabriqué, explique le chef d’orchestre de Chante avec moi. La disparition du vivant dans nos vies, c’est exactement ce que désigne Guy Debord dans La Société du spectacle: des personnes qui ne vivent plus mais se regardent vivre. Si la représentation théâtrale peut offrir au public une réelle prise sur sa vie, ne serait-ce qu’une amorce de ça, je vais être très content."