Seok Kyu Choi : Le corps du texte
Scène

Seok Kyu Choi : Le corps du texte

Dans le Woyzeck présenté par le Sadari Movement Laboratory, le Coréen Do-Wan Im fait le pari de miser sur la physicalité plutôt que sur le texte. Entretien avec Seok Kyu Choi, le dramaturge et producteur créatif de la compagnie.

Pièce de théâtre inachevée écrite en 1837 par l’Allemand Georg Büchner, Woyzeck figure parmi les oeuvres les plus montées dans l’histoire du théâtre moderne. Sa structure fragmentaire laissant toute latitude à la créativité des metteurs en scène, elle constitue un défi qui marque positivement une carrière quand il est bien relevé. Ainsi, le metteur en scène et chorégraphe Do-Wan Im a voulu, lui aussi, offrir sa version de l’histoire vraie de ce soldat devenu barbier qui fut accusé du meurtre de sa maîtresse et subit le harcèlement de médecins déterminés à prouver sa responsabilité. Une oeuvre qui a remporté deux prix au Royaume-Uni et dont les critiques londoniens ont salué le caractère novateur et la puissance émotionnelle.

"Au fond, Woyzeck est un bouc émissaire victime du système, et chaque époque a le sien, commente le dramaturge et producteur créatif Seok Kyu Choi. Do-Wan pense qu’il s’agit d’une figure universelle. D’ailleurs, quand il a commencé la création, à la fin des années 1990, une crise économique frappait la Corée et il voyait des Woyzeck dans tous ceux qui avaient perdu leur travail et ne pouvaient prendre soin de leur famille."

La grande originalité de cette adaptation coréenne est que le théâtre physique s’y marie avec la danse pour transmettre le scénario visuellement plutôt que par le verbe, même si le texte est toujours là, livré tantôt en anglais, tantôt en coréen et sous-titré dans nos deux langues officielles. "Nous parlons d’une constellation objet/corps/mouvement/espace qui génère une expérience théâtrale nouvelle, poursuit Choi. Nous cherchons à ouvrir un espace imaginaire pour le public à travers le mouvement plutôt que de miser sur le texte dit par les acteurs."

Le processus de création a été réalisé en groupe. Après avoir analysé le texte pour en dégager les potentiels cachés, l’équipe du Sadari Movement Laboratory – satellite de la Sadari Theatre Company, fondé en 1999 – a amorcé le travail avec les objets avant de peaufiner les mouvements dansés, d’appuyer les ambiances par des éclairages songés et d’essayer diverses musiques pour parfaire le tout. Contre toute attente, ce sont des tangos doux et nostalgiques d’Astor Piazzolla qui constituent la trame sonore, venant donner de la chaleur à un ensemble globalement froid.

L’autre grande originalité de l’oeuvre est l’usage d’une dizaine de chaises et d’un choeur de six personnes influencé par la tragédie grecque comme éléments majeurs de la scénographie et comme fils conducteurs de la dramaturgie. Le choeur peut aussi bien figurer l’instinct animal en l’homme que le vent soufflant sur un cimetière. Les chaises sont une métaphore en perpétuel changement. Choi cite Do-Wan Im à ce propos: "Woyzeck ne s’assied jamais sur une chaise dans cette production car elle est une métaphore de l’autorité et de l’ordre établi. Quand le choeur les fait tournoyer, elles expriment son état mental de confusion et de frustration." En pyramide, elles deviennent symbole du pouvoir et de la hiérarchie; en cercle, celui de l’oppression, etc. Une oeuvre hybride qui suscite une grande curiosité.