Darcy Grant : Bizarreries acrobatiques
Scène

Darcy Grant : Bizarreries acrobatiques

La compagnie australienne C!RCA donne le coup d’envoi du festival Montréal complètement cirque avec Wunderkammer, un spectacle pour sept acrobates qui revisite les genres vaudeville et burlesque. Rencontre avec Darcy Grant, le plus ancien membre de la troupe.

Comme la plupart des artistes circassiens, Darcy Grant s’est découvert une passion pour le cirque dans l’enfance. Doublement attiré par l’art dramatique et les performances sportives, il entre à l’école du Flying Fruit Fly Circus à l’âge de 13 ans, obligeant sa famille à s’établir à 3000 kilomètres de son lieu de résidence originel. "Mon père m’avait dit: "Darcy, en choisissant de faire du cirque, tu prends ta première décision d’adulte", se souvient l’acrobate aujourd’hui âgé de 27 ans. Mes parents ont fait un énorme sacrifice pour que je puisse être formé, mais ça a été payant. J’adore ça et je n’ai pas l’intention d’arrêter! Et même si mon corps s’abîme et que je ne peux plus faire tout ce que je faisais avant, je suis fier d’être toujours en piste."

Grant n’envisage pas non plus de quitter C!RCA, qu’il a intégrée à sa sortie de l’école et où il remplit diverses fonctions. Créée à Brisbane en 1987, la compagnie portait le nom de Rock’n’Roll Circus quand il y est entré, en 2003. En 2006, il y a vu arriver Yaron Lifschitz, directeur artistique issu du monde du théâtre, qui allait s’atteler à changer la vocation de la troupe pour faire souffler un vent nouveau sur le cirque australien. Commençant par la rebaptiser C!RCA, il s’était donné pour mission d’injecter du sens et de la poésie dans le divertissement, d’abolir les frontières entre cirque et danse contemporaine et d’innover par l’usage de la lumière, du son et de la vidéo. Vu à la TOHU en 2009, le spectacle By the Light of Stars That No Longer Exist illustrait de manière fort éloquente un défi relevé haut la main.

"Chaque spectacle est différent et nous fait évoluer, commente Grant. Nous sommes toujours en quête d’apprentissage et de dépassement. Au début, quand Yaron est arrivé, on sentait une grande influence du théâtre et le niveau de performance n’était pas très élevé. Lui ne connaissait pas encore le langage de l’acrobatie et nous, nous ne connaissions pas les termes du théâtre. Il nous a fallu deux ans pour accorder nos violons."

À cette époque, C!RCA ne comprend que trois acrobates, dont une fille douée pour la danse contemporaine. Lifschitz les invite à se concentrer sur les impulsions et la physicalité particulières des mouvements circassiens pour s’éloigner des patrons habituels et en créer de nouveaux en travaillant, notamment, sur l’intention avant d’exécuter un mouvement. Peu à peu, un langage corporel original et puissant se construit où l’acrobatie se fait danse.

Dès sa première création, The Space Between, le directeur artistique suscite l’intérêt. Suivent By the Light…, Furioso et Circa, qui compile les extraits les plus accessibles des trois oeuvres précédentes et assoit le succès de la compagnie. En cinq ans, elle s’est taillé une place au soleil sur les scènes australienne et internationale, visitant une vingtaine de pays et passant de 4 à 25 salariés. L’an dernier seulement, elle a donné 137 représentations, dont 83 à l’étranger. Et c’est aussi en 2010 qu’a été créé Wunderkammer, qu’une autre distribution offre en Allemagne tandis que nous la découvrons à Montréal.

Cabinet de curiosités

Wunderkammer, chambre des merveilles, cabinet de curiosités… Plusieurs termes servent à désigner ces ancêtres des musées où l’on exposait tout objet ou animal étrange et inédit rapporté de voyage. Dans cette nouvelle création, Lifschitz a oeuvré de concert avec Freyja Edney, Darcy Grant, Scott Grove, Emma McGovern, Jesse Scott, Emma Serjeant et Lewis West pour procéder à une déconstruction/reconstruction de l’art circassien et créer un monde qui soit à la fois familier et indéfinissable.

"Entre les productions au répertoire et tous les petits spectacles où on a développé toutes sortes d’idées, nous avions un nouveau langage que, ironie du sort, nous avons mis au service du vaudeville et du burlesque, indique Grant. Et ce, principalement parce que Yaron avait envie de voir ce qu’il était possible de faire de nouveau, dans un style très contemporain, avec ces genres si populaires."

Main à main, équilibre, trapèze, corde, hula hoop, lancer de la fille et contorsion comptent parmi les acrobaties au programme de ce spectacle abstrait dans lequel chacun peut s’amuser à tisser sa propre trame narrative. Destiné, comme tous les autres, à être perfectionné au fil du temps, il a été développé en cinq semaines, majoritairement à partir d’improvisations réalisées selon The 4 Space Theory, méthode de travail mise au point par Lifschitz à partir des techniques d’improvisation en jazz.

"Le titre existait avant même qu’on sache ce qu’allait être le spectacle, et cela nous a laissé beaucoup de liberté dans l’exploration, précise Grant. Quand nous sommes entrés en studio, nous savions simplement qu’une forme de sexualité serait très présente, que nous réutiliserions les esthétiques fortes du lancer de la fille, de la marche sur les têtes et autres choses de ce genre, qu’il y aurait de l’humour avec un peu de clown très léger et des scènes de groupe très dynamiques. De là, nous sommes allés dans des choses très bizarres. Ça donne un spectacle souvent divertissant où il se produit toujours quelque chose sans qu’on ne sache vraiment pourquoi."

Beau, foudroyant, excitant, sensuel, émouvant et captivant font partie des vocables utilisés par la critique australienne pour qualifier le spectacle accompagné d’une bande sonore soigneusement concoctée par Lifschitz pour soutenir les ambiances et renforcer l’émotion. Les subtils jeux d’ombres du concepteur d’éclairages Jason Organ contribuent quant à eux à faire de cette création une oeuvre d’art visuel.

"Notre but est de communiquer avec le public de manière authentique et non pas avec les "tadams" du cirque traditionnel, conclut Grant. Nous nous adressons à la dimension humaine en chacun de nous pour émouvoir les gens et les renvoyer à leur propre vie. Le spectacle pourrait paraître superficiel par sa forme, vaudeville et burlesque, mais il présente aussi ce qu’il y a de plus personnel en nous et ce qui fait que certaines choses nous affectent."