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Yvonne, princesse de Bourgogne : Point aveugle
Scène

Yvonne, princesse de Bourgogne : Point aveugle

Véritable bombe à retardement, la pièce Yvonne, princesse de Bourgogne (publiée en 1938) de l’auteur polonais Witold Gombrowicz est habilement manipulée par la troupe du Point d’orgue qui semble toutefois hésiter à appuyer sur le  détonateur.

La pièce donne à voir les faux-semblants régnant à la cour de Bourgogne qui se retrouve sens dessus dessous à la suite des fiançailles du prince Philippe avec Yvonne, une fille apathique issue du peuple. Cette dernière représente pour les membres de la cour un objet de fascination et un repoussoir en ce qu’elle réveille leurs pulsions refoulées par les bienséances. En ce sens, il est intéressant que le metteur en scène Louis-Karl Tremblay ait choisi de ne montrer Yvonne (Ariane Lacombe) que de dos ou de profil, comme si cette dernière n’était qu’un miroir reflétant la double face de la société de cour grimaçante. Ce personnage atypique, quasi muet, est le point aveugle d’une aristocratie qui refuse de regarder en face les problèmes sociaux et la menace de sa déchéance; l’angle mort de la dramaturgie dans la mesure où le point de focalisation est le vide intérieur et le silence.

L’humour décapant de Gombrowicz est efficacement servi par certains aspects du spectacle. Ainsi, toute l’absurdité de la pièce est concentrée dans le visage de la reine (admirablement interprétée par Markita Boies) qui se contorsionne en des sourires forcés et des grimaces disloquées, notamment lors d’une scène de conspiration pour meurtre mémorable. Le jeu tout en nuances de Peter Batakliev (le roi), la justesse de ton de Francis-William Rhéaume (Philippe), le maniérisme du chambellan (Sébastien David) et les interventions groupées hilarantes des courtisans – en particulier lors de la scène chorégraphiée finale – soulignent les dimensions à la fois critique et absurde de l’oeuvre. Toutefois, la mise en scène ne maintient pas suffisamment la tension dramatique entre le rire et l’angoisse qui sourd sous les paroles creuses. Il ne suffit pas de renverser des meubles pour faire ressentir les bouleversements (surtout intérieurs) engendrés par la présence dérangeante d’Yvonne.

De la même façon qu’Yvonne refuse de faire la révérence lors de sa rencontre avec le couple royal, Gombrowicz voulait manifestement que sa pièce soit irrévérencieuse à l’égard des conventions sociales, mais également théâtrales. Aussi, bien que la production de la troupe du Point d’orgue soit très intéressante et cohérente, elle aurait gagné à pousser encore plus loin l’audace.