Les voyages de Gulliver : La force de l'imaginaire
Scène

Les voyages de Gulliver : La force de l’imaginaire

Dans Les voyages de Gulliver, nouvelle production du Petit Théâtre de Sherbrooke, Sylvain Hétu interprète l’alter ego de Jonathan Swift et s’apprête à tirer les ficelles de l’imaginaire.

"C’est la faute à Garneau."

Sylvain Hétu accuse. Mais que s’est-il passé lors de la création du spectacle Les voyages de Gulliver pour que le comédien émette cette allégation à l’endroit de l’auteur et poète Michel Garneau? Que reproche l’interprète de Lemuel Gulliver à celui qui a traduit et adapté l’oeuvre phare de Jonathan Swift en pièce de théâtre jeunesse? Voir mène l’enquête…

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Débutons en dressant le portrait du comédien. Sorti du Conservatoire d’art dramatique de Montréal il y a de cela 28 ans, Sylvain Hétu fut rapidement emporté par la vague du théâtre jeune public. "J’avais ma compagnie [les Productions Ma Chère Pauline], et les choix s’imposaient à moi. Je n’attendais pas après le téléphone; je faisais mes propres affaires."

Chemin faisant, sa voix de stentor lui a permis d’ajouter une corde à son arc. Monsieur fait du doublage. Les enfants, le critique culinaire dans Ratatouille, c’est lui. Mesdames, le personnage de Javier Bardem dans Mange, prie, aime, c’est lui. "Avec la voix que j’ai, je fais souvent le "mâle"…"

VOYAGE, VOYAGE

Mais revenons à nos moutons, c’est-à-dire notre ludique enquête… C’est par sa collaboration avec Le Petit Théâtre de Sherbrooke que Sylvain Hétu fut amené à travailler avec Michel Garneau. "J’en suis à mon troisième spectacle avec Isabelle [Cauchy, la metteure en scène]. Il y a eu Cat et Billy. Et Bidou!, La tempête, et puis là, Les voyages de Gulliver", souligne le comédien.

Selon lui, le Gulliver de Garneau est davantage souriant et optimiste que celui de Swift. "C’est un personnage curieux. Grâce à ça, il s’enrichit et peut réellement rencontrer l’autre."

Et les rencontres sont nombreuses, car au-delà des Lilliputiens et des géants, cette adaptation théâtrale met en valeur d’autres voyages tirés du roman original. "Garneau raconte entre autres celui en Lapoussie, une île volante habitée par des humains. Ceux-ci sont tellement dans leur tête qu’ils en oublient la réalité; ils n’ont aucune conscience des autres."

Au bout de lui-même, Gulliver reviendra chez lui pour se rendre compte que c’est auprès de ceux qui l’aiment (et qu’il aime) qu’il est le mieux sur terre. "Tous ces voyages, ces détours, le ramènent à la maison. Home sweet home."

Cette morale convient pour les enfants, mais le roman de Swift allait beaucoup plus loin. "C’était un pamphlet contre la politique, les inégalités sociales, les conflits entre territoires… C’est encore très actuel. Sans la raconter aux enfants, cette charge demeure." Par exemple, les Lilliputiens sont en conflit avec l’empire voisin pour une futile raison:

La guerre entre les Bléfouscoutains et nous
A commencé avec une querelle
Sur la façon de casser les oeufs
Par le gros ou le petit bout
Nos ancêtres ont opté pour le petit bout
Mais ceux des Bléfouscoutains le gros
Des centaines de milliers de personnes
Sont mortes pour défendre ces nobles traditions

"Swift souligne la cruauté et l’inhumanité de l’homme. Heureusement qu’au travers de tout ça, Gulliver se rend compte qu’il peut devenir un meilleur être humain, pacifique et amoureux des siens."

ALTER EGO

La pièce Les voyages de Gulliver se déroule dans un décor qui pourrait bien être celui d’une vieille imprimerie. Tout débute par une inoffensive mise en abyme:

J’ai écrit des livres
Où je raconte mes aventures
En inventant qu’elles sont arrivées à un certain docteur Gulliver
Mais c’est à moi que c’est arrivé

"En fait, dans la pièce, je joue Jonathan Swift qui raconte Gulliver, précise Sylvain Hétu. Dans le roman, c’est l’histoire d’un livre. Et Gulliver écrit un livre sur ses voyages qui sont imaginaires. On est donc dans un livre dans un livre dans un livre."

C’est la présence d’un certain Sympson qui rattache Swift et son alter ego à une certaine réalité. "Sympson est un personnage inventé par Swift. C’est l’éditeur de ses livres. Il est joué par Denys Lefebvre, un comédien fabuleux. C’est aussi lui qui manipule les marionnettes."

Les guignols occupent une place importante dans Les voyages de Gulliver, mais la musique demeure le fer de lance du Petit Théâtre de Sherbrooke. "Elle devient un langage aussi puissant que les mots écrits noir sur blanc." Sur scène, Laurier Rajotte s’affaire à créer les ambiances de chaque épopée. "Par des effets sonores, on se retrouve dans un pays étranger. Tout devient fort chez les géants, et il faut tendre l’oreille chez les Lilliputiens."

LA FORCE DE L’IMAGINAIRE

À quelques jours de la première, Sylvain Hétu résume l’essentiel de sa tâche. "Tout ce que j’ai à faire, c’est d’y croire. Quand je rencontre des géants, il faut que j’aie peur en sacrement. Et quand je rencontre des Lilliputiens, il faut qu’ils existent."

Et c’est à ce moment que l’étau se serre autour de Michel Garneau. "À l’origine, c’est un livre, et nous, on met en scène des ficelles pour montrer cet imaginaire. On monte du pas vrai qui devient du vrai. Et je pense que Garneau, à travers ses mots, nous a commandé de rendre compte de la force de l’imaginaire."

Ainsi, Garneau est fautif de trop bien écrire. "Hier, lors de l’enchaînement, dans le dernier voyage, Gulliver est happé par l’humilité des chevaux, les Houillmnes, et moi, j’ai presque flanché. J’avais envie de brailler."

Voilà pourquoi "c’est la faute à Garneau".