Olivier Morin, Guillaume Tremblay et Navet Confit : Parlons Québec
Scène

Olivier Morin, Guillaume Tremblay et Navet Confit : Parlons Québec

Le Théâtre du futur prophétise le retour triomphal de Gilles Duceppe à la tête du camp du Oui dans L’assassinat du président. Parlons Québec, controverse, souffleuse meurtrière et pauvreté avec les trois artisans de ce théâtre sonore, Navet Confit, Olivier Morin et Guillaume Tremblay.

"C’est quand on arrête de se poser des questions qu’on arrête d’avancer", disait un grand sage à la chevelure poivre et sel et aux yeux bleus comme le ciel en scrutant la ligne d’horizon dans une inspirante publicité télé diffusée quelques jours avant les plus récentes élections fédérales. Son nom: Gilles Duceppe. Le pauvre homme ne soupçonnait sans doute pas à ce moment-là, sur le bord de la route, la dégelée historique que le Bloc québécois encaisserait.

Extrapolons la maxime de Duceppe: si c’est en se posant des questions que l’on avance, c’est dire que le Théâtre du futur, triumvirat formé de l’éternelle tête chercheuse du rock indépendant Navet Confit et des étourdissants comédiens-auteurs Olivier Morin et Guillaume Tremblay, file à toute allure. "Si tu donnais le Québec aux Québécois et que tu le leur enlevais, qu’est-ce qui pourrait se passer? Est-ce qu’une guerre pourrait se déclencher?" demande Tremblay, inaugurant une série de graves interrogations que pose, sourire en coin, L’assassinat du président, théâtre sonore présenté en grande première pendant le Zoofest, dans lequel le trio (rejoint sur scène par Mathieu Quesnel et Catherine Le Gresley) joue aux futurologues hallucinés à l’aide d’une boule de cristal remplie d’un heureux mélange d’ironie et de tendresse. L’iconoclaste bande se positionnait l’an dernier, grâce à Clotaire Rapaille: l’opéra rock, comme le nouveau poil à gratter du théâtre québécois en raillant dans un dénuement de moyens inversement proportionnel au foisonnement de ses idées notre ici-maintenant tyrannisé par les médias de masse et la toute-puissance de l’image.

"Choisir d’assassiner Gilles Duceppe dans le futur, c’est une façon de parler de ce qui s’est passé en 2011, quand il s’est fait ramasser par la vague orange et qu’on a ensuite inventé un scandale à son sujet pour l’écarter de la chefferie du Parti québécois. Personne n’a attenté à sa vie à ce moment-là, mais politiquement, c’était un couteau dans le flanc. Ça m’avait complètement bouleversé", raconte Morin, ses yeux bleus à lui embués par une sorte de mélancolie tranchant avec son pep habituel.

Pendant plus d’une heure, confortablement installés sur des tabourets de batterie dans le local de répétition exigu de Confit, les trois esprits fourmillants auront tenté de synthétiser limpidement leur scénario pour le moins échevelé, mission aussi impossible qu’amusante. Ce que nous avons retenu: en 2025, François Legault, premier ministre du Québec et chef du Regroupement pour un Québec pas de chicane, fait régner sans partage l’apathie sur ses commettants en achetant chaque année la paix sociale grâce un référendum sur la souveraineté du Québec. Des camps du Non et du Oui triomphe inévitablement celui du Peut-être, soutenu par une valeur consubstantielle à l’identité québécoise: la peur. Morin poursuit: "Gilles Duceppe, en exil en Suisse depuis la défaite du Bloc, a une épiphanie pendant une entrevue avec Stéphan Bureau: il réalise qu’il marmonne un peu et que ça ne l’a pas aidé à transmettre ses idées. Il revient donc au Québec, suit des cours de diction avec Serge Postigo, puis prend la tête du camp du Oui, au grand bonheur de plusieurs Québécois."

Une menace pourrait cependant stopper net ce vent de changement: "Il y a des attentats à la souffleuse partout en ville, révèle Tremblay, suscitant l’hilarité générale. Duceppe sent qu’on est à ses trousses, qu’il y a des gens qui ne veulent pas que l’indépendance se fasse. Les attentats à la souffleuse maintiennent les gens dans la peur. Pour nous, les souffleuses, c’est un peu une métaphore du contexte actuel, de ces gens qui pensent qu’ils vont manger un coup de casserole sur la tête s’ils sortent dehors."

Seront également "affectueusement" évoqués dans "cette histoire épique et shakespearienne" les noms de Mario Saint-Amant, dans le rôle-titre de l’obligatoire biopic sur la vie de Duceppe, Nathalie Elgrably-Lévy, en prima donna de la droite carnassière devenue ministre de la Culture du gouvernement Legault, et Stéphane Gendron, en chef du camp du Non.

Controverses en carton-pâte

La conférence de presse du Zoofest était à peine terminée qu’une controverse bourgeonnait déjà. Quels inconscients de comédiens kamikazes pouvaient bien oser évoquer la mort d’un homme politique chéri des Québécois?

L’affection et l’admiration avec lesquelles Tremblay parle de l’ex-chef du Bloc québécois rend encore plus surréaliste cette tempête dans un verre d’eau (selon La Presse du 9 juin, Duceppe aurait demandé que le Zoofest retire la pièce de sa programmation, avant de se raviser). "D’après moi, c’est le politicien qui pourrait rallier les baby-boomers et les jeunes vers un éventuel pays", proclame-t-il haut et fort avec la conviction du souverainiste convaincu.

"Certaines personnes cherchaient une controverse. Monsieur Duceppe n’a pas eu les bonnes informations, on ne lui a pas dit que c’était une fiction qui se passait dans le futur et que dans notre histoire, il était une figure héroïque qui revenait pour faire l’indépendance, précise Morin. On lui a juste dit: "Ça s’appelle L’assassinat de Gilles Duceppe" (le premier titre de travail, ensuite révisé). C’est tellement de la fiction que nous n’avions pas cru bon de l’avertir avant la conférence de presse. Est-ce que Serge Chapleau demande la permission à Jacques Parizeau quand il le caricature? Je défends mon droit de satiriste."

Pourquoi alors avoir cédé à la pression et accepté de rogner le nom de l’homme du titre? "On l’aime beaucoup, monsieur Duceppe, c’est notre Bruce Willis dans l’histoire. On lui a dit: "Si ça vous heurte, on va changer le titre." Tu sais, il comprend le contexte, il a de l’humour, c’est un homme qui vient du théâtre après tout."

Navet Confit cumule les controverses en carton-pâte ces jours-ci, lui qui goûtait récemment à la médecine de la blogueuse Sophie Durocher après avoir publié sur YouTube avec la chanteuse Géraldine un ver d’oreille incendiairement intitulé Charest dans un coffre de char.

"Ces deux événements tellement dramatiques (il ironise) m’ont permis de constater à quel point certaines personnes n’ont pas l’esprit critique, note le circonspect grungeux. Le deuxième degré m’apparaissait évident. Je m’appelle Navet Confit. D’après toi, je me prends-tu au sérieux? Avec Géraldine, on porte des cagoules sur scène! Le contexte actuel favorise une sorte de délation, c’était un des buts du gouvernement en passant sa loi 78. Même les journaleux embarquent là-dedans."

Éloge de la pauvreté

Avec Clotaire Rapaille: l’opéra rock, le Théâtre du futur réussissait un tour de force: tirer la langue aux comédies musicales à grand déploiement en montant un spectacle avec une poignée de menue monnaie. L’assassinat du président, une pièce de théâtre sonore présentée à la manière d’un radioroman devant public, avec bruitage en direct, refait encore une fois le pari des moyens du bord. "On est très proche du brûlot punk, observe Morin. Il y a quelque chose qui se passe, on l’écrit rapidement et on le joue rapidement, libéré des contraintes des grands théâtres."

"C’est très subversif de faire ça avec si peu de moyens. La pauvreté, c’est la plus grande richesse", ajoute-t-il. On veut bien Olivier, mais ne le dis pas trop fort. On en connaît des assez retors pour prendre prétexte de cette confession afin de plumer davantage notre culture.

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