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Scène

Adelheid Roosen / Les monologues voilés : La musulmane multipliée

La Néerlandaise Adelheid Roosen ouvre une fenêtre sur l’intimité des femmes musulmanes, ces sœurs qui vivent à nos côtés et dont nous ne savons souvent rien, avec Les monologues voilés. Le fruit d’une longue rencontre sans aucune censure.

À entendre la voix rocailleuse et le grand rire franc de l’artiste néerlandaise qui mêle, au bout du fil, des «fuck» à ses déclarations d’amour aux femmes qu’elle a interrogées pour cette pièce, on se dit qu’Adelheid Roosen possède les attributs nécessaires pour mener un projet comme Les monologues voilés: la curiosité et le culot. «Je jouais dans Les monologues du vagin d’Eve Ensler et je travaillais parallèlement à un projet documentaire sur des femmes marocaines, explique-t-elle. Je me suis alors demandé où étaient les vagins des femmes musulmanes, parce que nous vivons dans un pays où elles sont très nombreuses. J’ai donc eu l’idée de les interroger et je suis devenue complètement dépendante de ces rencontres. Je voulais tout savoir: comment ça se passait dans les hammams, l’éducation, les écoles, les familles, les interdits, la sexualité. J’ai rencontré des vierges et des grands-mères de différents pays et de tous les milieux sociaux: ruraux, urbains, de grosses familles, de familles brisées, avec de la violence ou avec beaucoup d’amour.» Résultat: Roosen a créé 12 monologues inspirés par les confidences de ces 76 femmes musulmanes vivant en Hollande, âgées de 17 à 85 ans, croyantes ou pas, qui lui ont parlé de leurs désirs, leurs pratiques sexuelles, leur plaisir, mais aussi de viol, d’excision, du poids des traditions familiales et du mariage forcé.

Deux distributions, néerlandaise (qui joue aussi en anglais et en turc) et francophone, font tourner Les monologues voilés partout à travers le monde depuis leur création à Amsterdam en 2003. En plus de Berlin, Bruxelles, Paris, Avignon, New York et Boston, la pièce a été jouée en Turquie, en Jordanie et en Égypte. Les quatre actrices de la distribution francophone, Jamila Drissi, Morgiane El Boubsi, Hoonaz Ghojallu et Hassiba Halabi, viennent d’Algérie, du Maroc et d’Iran, et sont toutes issues d’un milieu musulman. «C’était primordial pour moi», confie Roosen, qui ouvre un essentiel dialogue avec les immigrants dans un contexte de radicalisation du débat politique sur l’immigration aux Pays-Bas, marqué entre autres par les assassinats de Pim Fortuyn en 2002 et du réalisateur Theo van Gogh en 2004. «Dans les années 60, les fermiers manquaient de main-d’œuvre en Hollande et on a invité des musulmans à venir travailler dans les fermes, raconte l’auteure et metteure en scène. Je crois qu’on a une responsabilité envers eux. Ils sont 2 millions et nous ne savons rien de ces gens qui vivent en Hollande.» Sa dernière pièce, Is.Man, leur donne d’ailleurs la parole.

Polémique et engagée, Roosen provoque ici en infiltrant l’intimité de celles qu’on a l’habitude de voir cachées derrière un voile, mais chasse surtout des préjugés persistants rattachés à la communauté musulmane dans une démarche philosophique d’ouverture à l’autre. «Je crois que nous jugeons trop vite avec une idée générale sur les gens, alors que ce sont des individus avec leurs histoires et leurs interprétations qui fondent leur propre religion, leur propre culture. Tout le monde pourrait être ma sœur, ma mère ou ma tante. Tout mon travail, avant de porter sur les musulmans, consiste à aller voir cet étranger et à montrer qu’on est soi-même l’étranger.»

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Roosen a découvert une communauté de femmes promptes à se confier, moins pudiques qu’on pourrait le croire. «En Hollande, on peut parler de tout, mais j’ai découvert qu’on parlait de sexe tout en ne disant rien! On ne parle pas de ce qui est privé. On parle du mariage homosexuel, mais quand quelqu’un nous parle-t-il vraiment de sa vie sensuelle? Jamais. Les femmes musulmanes sont d’une beauté dans leur ouverture! Ça m’a estomaquée! Elles étaient comme des jeunes filles, me racontant comment elles avaient été élevées, comment leurs mères et le mollah les avaient initiées à la vie sexuelle, leur première fois au hammam… Ma mère ne m’a jamais raconté quelque chose comme ça!»

Venant déboulonner le mythe de la femme musulmane monolithique, la pièce exhibe sa complexité, sa multiplicité et les contradictions de sa vie sexuelle, déchirée qu’elle est entre des traditions oppressantes, voire violentes, mais auxquelles elle est attachée, et son appétit sexuel. Une Somalienne raconte comment elle s’est fait dépuceler par son frère et lui fut reconnaissante, ayant peur de son futur mari, alors qu’une Turque avoue sa déception, après 14 ans de mariage avec un Turc, lorsqu’elle couche avec un Néerlandais et découvre un piètre amant, terrassé par l’émancipation. Par un jeu de regards croisés, Les monologues voilés sont aussi une fenêtre ouverte sur nous, une rare incursion dans la vie privée, très privée, de nos contemporains.

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