Lapin blanc, lapin rouge : Nous sommes tous des lapins
Scène

Lapin blanc, lapin rouge : Nous sommes tous des lapins

Nassim Soleimanpour interroge le pouvoir de la parole par une ingénieuse disposition théâtrale dans Lapin blanc, lapin rouge, un jeu dangereux qui porte à réfléchir.

Il faut plutôt parler d’expérience théâtrale que de pièce proprement dite, car l’acteur ici ne joue pas, mais fait une lecture à vue d’un texte qu’il découvre sur scène. L’auteur entame d’emblée le dialogue avec son interprète, lui donnant des ordres ainsi qu’aux spectateurs, auxquels il demande de se compter à voix haute, ces derniers prenant la parole avec l’acteur et se voyant attribuer des numéros. Le no 15 sera appelé pour un contrôle d’identité et pour mimer une histoire de lapin réprimandé par un ours (joué par le no 16) au cirque. Le jeu d’abord amusant s’avère plus tordu à mesure que l’auteur teste le niveau d’obéissance du public et de l’acteur, jusqu’à prétendre pouvoir jouer avec leur vie. On en vient à se demander si l’auteur nous manipule et jusqu’où il va le faire, passant du rire à la peur avec montée d’adrénaline.

En contrepoint, l’auteur développe une allégorie sur des lapins affamés gardés en cage, qui reproduisent un comportement violent à l’égard d’un lapin peint en rouge pour avoir réussi à manger une carotte, même quand ils n’ont plus d’expérience directe avec la récompense et la punition. La fable a tôt fait de nous renvoyer à notre propre endoctrinement et à interroger le pouvoir de l’auteur qui joue non seulement sur les multiples présences au théâtre, mais sur sa temporalité. Se référant au temps où il écrit le texte, différent du nôtre, il nous invite à le rejoindre dans le présent en lui envoyant un courriel, puis une photo, mais fait surtout sentir son absence par des références à l’espace-temps qui nous sépare de lui. «Pendant que vous entendez mes mots, qui sait si je suis encore vivant?» Ces paroles brisent la distance que le théâtre observe avec la vie et nous faire sentir la présence de celui qui, justement, est prisonnier de son pays et voyage avec ce texte.

La pièce-exercice exige un effort de concentration pour rattacher les sujets qui s’éparpillent parfois, mais ébranlent le spectateur passif qui se retrouve en face des enjeux profonds et politiques d’une prise de parole publique. Un acteur différent se prête chaque soir à l’exercice et Amir Khadir a plongé dans la proposition avec aisance lors de la première, créant, par son origine iranienne, une connivence troublante avec l’auteur. Entre le cirque auquel nous invite l’auteur et celui que la société instaure, il n’y a pas de différence, nous dit Nassim Soleimanpour dans un rapprochement qui nous rappelle que nous sommes tous menacés de devenir des lapins soumis.

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