Guillaume Corbeil / Cinq visages pour Camille Brunelle : À la recherche du moi
Scène

Guillaume Corbeil / Cinq visages pour Camille Brunelle : À la recherche du moi

Sorte d’interface où s’exposent cinq personnages désignés par des chiffres, la pièce de Guillaume Corbeil Cinq visages pour Camille Brunelle traite du renversement opéré par les réseaux sociaux: distorsion d’une réalité transformée en spectacle.

Écrite dans le cadre de sa formation à l’École nationale, où elle a d’abord été créée au printemps dernier sous le titre Nous voir nous, la pièce de Guillaume Corbeil montée par Claude Poissant a été rebaptisée pour l’occasion. La vision de l’auteur et celle du metteur en scène se sont alliées pour créer un nouvel objet. Dans la première version du texte, les acteurs ne servaient que de truchement entre le texte et la photo, déclinée et affichée par milliers, accompagnant chaque geste, chaque action et chaque respiration des personnages qui se mettent en scène dans ce spectacle-quête d’exposition et d’exaltation du moi. Depuis, les acteurs ont pris plus de place sur scène. D’abord présentés par leurs caractéristiques physiques, puis leurs goûts pour des vêtements, des activités, des groupes de musique, des films, des livres, les cinq personnages finissent par raconter leurs soirées, passant de consommateurs à acteurs, pour terminer par le spectacle de leur déchéance, jouant un théâtre du réel qui, tous les jours, captive l’attention de milliers d’utilisateurs. «Les personnages en viennent à détruire leur image pour paraître plus vrais que les autres aux yeux du spectateur, explique l’auteur. Au départ, ils ne sont que des consommateurs de marques de mode, après, ils vont revendiquer leurs goûts artistiques, puis leur vie intérieure. C’est une course au moi où chaque réplique n’est qu’un outil spectaculaire pour donner une nouvelle dimension à leur moi.»

Le théâtre commence à peine à s’intéresser aux nouveaux médias, mais au-delà du simple regard critique sur Facebook, Corbeil aborde avec ce texte les renversements profonds et philosophiques qui se produisent actuellement dans notre mode d’être accentué par les médias sociaux. «Notre rapport à l’identité et au réel se modifie complètement. Il s’opère une inversion de ce qu’est la réalité qui devient la représentation, un support, un outil pour y parvenir. On est constamment en train de se préparer à une prochaine représentation. À la base, quand j’ai écrit ce texte, tout ce que je savais, c’était qu’il y aurait des “j’aime” et des photos. Puis, en jouant avec l’idée du réel qui devient une photo, je me suis amusé avec la reprise d’une même soirée en y donnant chaque fois une nouvelle signification, pour suggérer que le réel n’est rien sans qu’on se l’approprie et qu’on lui donne un sens. Camille Brunelle est la représentante du réel qui change selon le sens qu’on veut lui donner. Quand on veut que le réel soit festif, elle est la belle fille, et quand on veut montrer notre intériorité, elle est la fille qui a une leucémie.»

Récupérant la forme des statuts Facebook, les répliques de la pièce bâtissent une sorte de crescendo compétitif où l’identité se construit de toutes pièces par cinq êtres en apparence interchangeables, qui finissent par se contaminer. Ce concours d’authenticité par le spectacle de soi rejoint le théâtre, offrant à l’auteur dramatique un beau champ d’expérimentation et de réflexion sur l’art de la représentation véhiculé par les médias sociaux. «Facebook est un théâtre où on interagit en accusant tout le temps la présence de l’autre. On façonne notre propre masque à coups de photos et de niveaux d’humour de statut, mais c’était important pour moi de ne pas réduire la pièce à l’anecdote Facebook. C’est un phénomène qui était là avant: depuis que les personnages construits à la télévision et au cinéma ont arrêté d’être construits par rapport à la réalité, mais qu’on s’est mis à construire la réalité à partir des personnages.»

Pour expliquer cet étrange renversement, Corbeil évoque l’image d’un œil qui nous observe constamment et qui nous fait emprunter des identités avant même d’exister. «À la base, on racontait des histoires et on faisait des images pour essayer de capter le réel. De plus en plus, on existe pour exprimer une représentation. Ce renversement s’est fait bien avant Facebook, mais explique son immense succès.» L’accumulation des «j’aime», annexés à toutes sortes de produits et de références culturelles, fait aussi réfléchir à la banalisation de l’amour, réduit à une action désincarnée. «Ce langage médiatique nous invite à aller aimer des produits. C’est tellement lié à la consommation: on aime un groupe ou un site, et on va recevoir de ses nouvelles.»

Fort heureux que sa pièce soit jouée par cinq comédiens dans la trentaine (Julie Carrier-Prévost, Laurence Dauphinais, Francis Ducharme, Mickaël Gouin et Ève Pressault), Corbeil dit éviter ainsi de faire le procès d’une jeune génération accro à de nouvelles modes, incluant aussi les adultes dans ce phénomène de surexposition de soi, s’avouant lui-même victime de cette bête qui nous avale, les uns après les autres. 

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