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Scène

Le bras canadien et autres vanités : Méchoui sur l’astéroïde B 612

Jean-Philippe Lehoux s’inspire d’un célèbre conte pour enfants avec Le bras canadien et autres vanités. Mais attention: petit prince est devenu grand.

«C’est un petit prince tout seul sur sa planète. Mais depuis qu’un vol la relie à New York, il arrive une batch de touristes tous les jours, avec leurs cochonneries. Il est un peu tanné; quand la pièce commence, il en est à son millionième visiteur. Il brosse avec les Croates une fois de temps en temps, il mange son mouton…», dépeint Fabien Cloutier, metteur en scène de la pièce de Jean-Philippe Lehoux Le bras canadien et autres vanités.

Finaliste au prix Gratien-Gélinas lors de sa sortie en 2009, le texte est une adaptation libre du roman Le petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry, publié en 1943. Dans cette œuvre philosophique, un petit prince habitant l’astéroïde B 612 s’interroge sur le comportement absurde des grandes personnes. C’est la seule analogie avec la version de Lehoux: son petit prince, un guide touristique désabusé, observe lui aussi comment les hommes évoluent du haut de sa planète. Le reste n’est que pure création… et grande dérision sur le tourisme de masse et la façon dont les humains se déplacent.

«Je voulais parler de notre prétention, cette volonté d’envahir l’univers avec nos gros sabots, mais sans lourdeur, dans un esprit ludique, explique Lehoux. Et des conséquences de notre désir de tout explorer, de tout atteindre sans aucun effort.» Toutefois, même si son texte est au fond une critique sociale, l’auteur, diplômé de l’École nationale de théâtre du Canada en écriture dramatique, ne se veut pas moralisateur. «Tant mieux si ça fait réfléchir, mais c’est d’abord une pièce comique.»

Un serpent sous les fleurs

Hubert Bolduc, membre du collectif d’artistes Des miettes dans la caboche, une jeune compagnie théâtrale qui en est à sa deuxième production après …et autres effets secondaires (2009), est littéralement tombé en amour avec le texte de Jean-Philippe Lehoux et s’est approprié le rôle du petit prince. Pour la mise en scène, l’idée de faire appel à Fabien Cloutier allait de soi: car si elle s’avère franchement drôle, la pièce est aussi très provocatrice. Le monarque de Lehoux, à l’opposé de celui de Saint-Exupéry, est complètement junkie. «Le petit prince, c’est le summum du cute, mais Lehoux la casse en partant, cette image-là», note Cloutier, qui s’est démarqué récemment avec son adaptation théâtrale de La guerre des tuques, et qui est également reconnu pour ses textes qui choquent et bousculent (Billy [Les jours de hurlement], Scotstown et Cranbourne).

Mais pourquoi assombrir l’image féerique qui se dégage de ce conte poétique? Est-ce parce que Lehoux avoue ne pas avoir été particulièrement touché par ce petit garçon qui prend soin d’une rose et tente de comprendre le monde en discutant avec renard et serpent? «Ce n’est pas la fable en tant que telle qui m’intéressait, c’est plus l’image du petit prince, réplique Lehoux. C’est mythique, c’est la pureté du conte originel, c’est un monument de notre littérature, c’est quelque chose de sacré dans notre culture occidentale. Je voulais, dans un futur inventé, que ce petit prince-là se fasse violer par notre civilisation.»

Les baobabs envahisseurs

Jean-Philippe Lehoux a trimballé son sac à dos sur plusieurs continents, et les textes découlant de sa plume sont en grande partie le reflet de ses propres cartes postales. Il s’inquiète de ces vacanciers qui écument les contrées inexplorées et les lieux sacrés, et de la destruction des cultures qui en découle. «J’ai l’impression qu’on n’en parle pas tant que ça du tourisme, du voyage, alors que c’est quand même une des industries les plus importantes au monde», dit-il.

De ses nombreux périples se dégage cette constatation: où que l’on soit dans le monde, on garde nos réflexes de consommation. «On veut tout avoir, tout de suite, ce qui fait qu’on essaie de se rendre à un endroit qui ne devrait pas être atteint en cinq minutes, mais on le fait pareil. Il faut retrouver le vrai sens du voyage, qui est la route.»

Fabien Cloutier partage la même vision. «On consomme les voyages de la même façon qu’on consomme un paquet d’affaires. On veut y trouver son bon confort. C’est comme rouler en winnebago. Je ne comprends pas l’idée de partir avec sa maison, ce besoin de traîner son univers pour faire face au monde. Comme ces gens pour qui la semaine à Cuba est l’aboutissement d’une année de marde, dont la récompense, l’échappatoire ultime est le tout-inclus en mode très, très confortable… Je ne porte pas de jugement, mais je trouve ça triste.»

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