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Scène

Sarah Berthiaume / Yukonstyle : L’or sous la neige

Créée presque simultanément à Paris et à Montréal, la pièce Yukonstyle de Sarah Berthiaume s’incarne dans la vaste étendue nordique du Yukon, ce no man’s land qui porte en lui des personnages lunaires, des silences blancs et des corbeaux malicieux…

Terre de légendes et de mystères, le Yukon s’étend au nord du 60e parallèle sur un plateau subarctique parsemé de montagnes. C’est à cet endroit rude et fécond que Sarah Berthiaume (Le déluge après, Villes mortes) a laissé couler un printemps de cafard en 2008. En peine d’amour, la dramaturge part rejoindre un ami du secondaire qui a tout abandonné pour vivre à Whitehorse. Après quatre jours et quatre nuits passés dans l’autobus à traverser le Canada, elle promènera son regard acéré pendant un mois.

«J’ai été happée par le sentiment de vertige par rapport à l’espace. La notion d’échelle est différente, on se sent si petit dans l’espace infini. J’ai aussi été inspirée par la mythologie de la ruée vers l’or du Klondike qui a incité son lot d’étrangers à s’y installer.»

Elle a imaginé des chercheurs d’or modernes. Yuko, Japonaise en exil qui peine à faire le deuil de sa jeune sœur. Son colocataire Garin, Métis qui essaie de recoller les morceaux de son identité. Son père Dad’s qui noie son chagrin d’amour dans le gin. Puis Kate, une fugueuse qui débarque dans leur vie avec un bébé au ventre et un boulet au cœur. «Au Yukon, c’est comme si le territoire s’appropriait ses habitants. Or, ils ne sont pas assez grands pour le contenir. Il y a cette volonté du corps d’en absorber le plus possible. J’ai essayé de nommer cette chose. Les personnages n’en sont pas conscients, mais ils sont avalés par le territoire.»

En foulant ce terreau, Sarah Berthiaume a aussi ressenti l’énorme clivage entre les communautés autochtones et les Blancs, qu’elle traduit notamment à travers l’histoire macabre de Robert Pickton. «Il y a eu un réel laxisme de la part des forces policières. Ce serial killer a agi pendant 10 ans, des femmes autochtones disparaissaient et personne ne réagissait. Ça a été ma manière de parler de cette violence, de l’incommunicabilité entre les deux cultures.»

Par la même porte, la dramaturge a fait pénétrer les mythes des contes traditionnels du Nord-Ouest. «Pour plusieurs peuples amérindiens, le corbeau est la figure emblématique qui a créé le monde. Le Grand Corbeau est aussi l’emblème animal du Yukon. Dans la pièce, il apparaît comme une figure autant divine que profane et triviale. Il a le pouvoir de punition ou de récompense», relate-t-elle.

Un océan, deux créations

Créée le 28 mars à Paris à La Colline, Yukonstyle sera présentée quelques jours plus tard au Théâtre d’Aujourd’hui, dans une mise en scène de Martin Faucher. «La metteure en scène française Célie Pauthe n’a jamais monté de pièce d’une auteure féminine vivante jusqu’à maintenant. Elle n’a rien changé à la langue, que les acteurs se sont appropriée. Elle s’est aussi rendue au Yukon pour se faire une idée du territoire et filmer des trucs!», raconte Berthiaume, qui reviendra de France à temps pour la création montréalaise. «Martin a été l’un des premiers lecteurs de la pièce. Il saisit bien les enjeux de l’immensité de l’espace, de l’hiver qui n’en finit plus, de la noirceur qui gruge les personnages. Du temps qui se dérègle.»

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