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Scène

Dossier Anglos : La perception des visibles

À l’instar du personnage de la pièce L’homme invisible / The Invisible Man du Franco-Canadien Patrice Desbiens, la communauté théâtrale anglophone se trouve tiraillée entre deux solitudes, en quête perpétuelle de visibilité. Voir a invité quelques-uns de ses membres à s’exprimer sur la question.

La scène théâtrale anglo-montréalaise est petite, sous-financée, isolée, certains diraient même invisible aux yeux de la population en général. Faute de financement et d’emplois, les diplômés en théâtre quittent Montréal pour Toronto, Vancouver ou Calgary.

C’est le triste constat que font quelques acteurs de la scène théâtrale anglo-montréalaise que nous avons interrogés. «Une blague a circulé longtemps dans la communauté: si tu es un acteur anglophone, tu es mieux de déménager à Toronto pour avoir des rôles à Montréal! Ça a longtemps été vrai», accorde Amy Blackmore, directrice du Festival Fringe de Montréal.

Après l’élection du gouvernement péquiste en 1976, ils ont été nombreux à quitter Montréal, rappelle l’auteur, comédien et metteur en scène Harry Standjofski. «J’ai terminé le secondaire en 76. Mes retrouvailles, cinq ans plus tard, étaient à Toronto!», raconte celui qui enseigne à Concordia depuis 1986. «Les étudiants adorent Montréal. Ils voudraient rester, mais la plupart s’en vont.»

Malgré l’exode et le manque de ressources observé au cours des trois dernières décennies, le théâtre anglophone survit contre vents et marées, mais en vase clos. «Le milieu évolue dans son propre petit univers isolé du théâtre québécois. Il fonctionne à bout de bras, vit d’amour et d’eau pas toujours fraîche», illustre Patrick Goddard, qui a consacré sa vie au théâtre, principalement au MainLine et au Fringe, avant de se retirer. «Après 20 ans de lutte perpétuelle, dans des conditions sous-payées à trop travailler, j’en suis venu à souhaiter une vie plus stable.»

«Ma génération a fait l’erreur d’aller travailler dans les théâtres institutionnels, affirme Standjofski pour expliquer en partie le manque de ressources. Nous aurions dû oeuvrer à la création d’un théâtre de petite taille comme La Licorne, où nous pourrions présenter des spectacles bilingues, plus expérimentaux. Ça manque cruellement!»

Pour sortir du marasme et créer des liens fertiles, les jeunes créateurs cherchent des solutions à travers la lorgnette du théâtre bilingue, de la traduction et des spectacles sous-titrés.

Un théâtre bilingue

Dans le dossier «Franchir le mur des langues» de la revue Jeu paru en décembre dernier, la question était posée sans détour dans l’éditorial de Philippe Couture et Christian Saint-Pierre: À quand un théâtre montréalais bilingue? «Il serait temps, donc, que les frottements linguistiques et les croisements culturels observés sur le territoire montréalais, desquels surgissent des conflits, mais également des échanges fertiles, obtiennent un écho sur nos scènes», écrivaient-ils.

Engagé dans le débat, Standjofski attend encore la pièce bilingue qui fera office de grand classique montréalais, à l’instar des Belles-sœurs de Tremblay. «Il va falloir que quelqu’un ait le courage d’écrire une vraie grande pièce. Cette pièce ne doit pas porter sur la langue, mais de nous, de cette réalité montréalaise qui nous fait passer d’une langue à l’autre sans complexe», affirme celui qui a signé la mise en scène de L’homme invisible / The Invisible Man de Patrice Desbiens à l’été 2012.

La directrice du théâtre Porte parole, Annabel Soutar (Sexy béton) écrit du théâtre bilingue: «J’ai longtemps été frustrée d’être coincée dans cette identité anglo. On me demande souvent d’où je viens. D’une certaine façon, je suis étrangère dans ma ville. En même temps, ça m’a permis de trouver ma voix. Comme l’écrivain dans un autre pays, j’ai toujours été un œil extérieur sur le Québec. C’est ce qui ressort dans mes pièces.»

Patrick Goddard demeure sceptique devant un bilinguisme bien pensant. «J’ai vu plusieurs spectacles bilingues et c’était trop forcé. Il faut que ça vienne de la vie, du cœur, et non pas de la tête ou d’une volonté d’être un bon élève», avertit-il.

Jeter des ponts sur la Main

Outre le Fringe, les événements invitant les deux communautés à cocréer sont rarissimes. Or, des initiatives intéressantes ont vu le jour ces dernières années, permettant aux deux solitudes de se rencontrer. Le Théâtre La Licorne offre notamment des représentations sous-titrées de ses spectacles, le Théâtre du Rideau Vert et le Centre Segal coproduisent, Porte parole se consacre au théâtre bilingue, Talisman, aux traductions de pièces québécoises. «La scène indé s’élève depuis l’arrivée de compagnies comme le Théâtre Sainte Catherine, le MainLine Theatre, le Freestanding Room. Ironiquement, elles se trouvent dans l’axe de la Main, affirme Amy Blackmore. Il faut des espaces pour qu’il y ait une contamination croisée!»

La génération montante sera moins frileuse sur la question des langues, pensent les intervenants interrogés. «Les moins de 40 ans n’ont pas de problème à s’exprimer dans les deux langues. Ils ont beaucoup moins de complexes linguistiques», conclut Patrick Goddard.

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