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Première moitié du FTA : Un monde de marchandises
Scène

Première moitié du FTA : Un monde de marchandises

Thomas Ostermeier a ouvert le Festival TransAmériques avec panache et la festivalite aiguë nous a happés. Regard sur la première moitié de l’incontournable événement.

Regards sur la crise

Le FTA nous a présenté durant sa première semaine deux relectures de classiques en écho à la crise actuelle. Thomas Ostermeier tombait à point avec son adaptation d’Un ennemi du peuple d’Ibsen, où un médecin découvre que les eaux de sa ville sont contaminées et se heurte à la résistance des dirigeants corrompus! Relecture intelligente, la pièce traduit la solitude d’un résistant qui défend la transparence dans un monde d’hypocrisie. Si la forme réaliste reste très classique, le jeu maîtrisé des acteurs et ce débat ouvert au public offrent un efficace appel à l’action, doublé d’une troublante observation de notre obsession narcissique qui évacue le social. La compagnie italienne Motus, qui avait fait vibrer la scène montréalaise l’an dernier avec Alexis. Una tragedia greca, a pour sa part offert une Nella Tempesta moins convaincante. À partir de La tempête de Shakespeare, la pièce cherche à créer un îlot de révolution dans la ville. Malgré l’originalité de la démarche nourrie d’éléments documentaires, l’œuvre laisse une impression de fouillis d’idées et se heurte à une société tristement rendormie depuis l’ébullition du printemps dernier. (E.P.)

Nul doute que les têtes chercheuses de Motus vont continuer à explorer et arriver à une version plus cohérente de cette œuvre. Leurs emprunts à Aimé Césaire et à sa réflexion sur le postcolonialisme, par exemple, regorgent de pistes prometteuses, mais sont peu approfondis, comme l’exploration des concepts d’utopie et d’hétérotopie tels que les a élaborés le philosophe Michel Foucault. On leur reconnaîtra toutefois leur grande capacité à transformer la scène en laboratoire de recherche, posant de nombreuses questions auxquelles le spectateur continuera à réfléchir. (P.C.)

Brassage de clichés noirs

Beau hasard que ce croisement de deux œuvres iconoclastes sur l’identité noire par deux femmes chorégraphes! Alors que la Sud-Africaine Robyn Orlin proposait Beauty Remains…, une grande fête clinquante et rythmée qui récupère les clichés de l’Afrique et les tourne en dérision avec charisme et légèreté (peut-être un peu trop), la chorégraphe Dana Michel, originaire d’Ottawa, signait quant à elle un solo déstabilisant et plus grave sur l’apprivoisement de la marginalité avec Yellow Towel. L’interprète se révèle prodigieuse dans ce portrait tragique et burlesque où son corps désaccordé se développe en une série de tableaux où le sens surgit dans la lenteur. L’œuvre riche, très personnelle et d’un délicieux humour décalé confirme le talent d’une artiste sans compromis qui ose inventer son propre langage. (E. P.)

Poème crépusculaire

Partie par hasard à la conquête de la ville de Trieste, Marie Brassard y a trouvé matière à méditer sur les concordances à travers le temps, le passage vers le monde des morts et des écrivains. Alternant entre une narration familière dégagée de toute fioriture et une scénographie extrêmement travaillée qui fait naître un univers parallèle d’un onirisme magnétique, Trieste paraît par moments déchirée entre ces deux énergies contrastées, mais Brassard nous saisit au détour avec une alliance unique de proximité et d’étrangeté. Une œuvre qui nous habite longtemps et qui apprivoise le mystérieux de la vie. (E.P.)

Les gagnants et les perdants

De Vancouver nous arrivent Marcus Youssef et James Long, acteurs et orchestrateurs de Winners and Losers, une pièce minimaliste (sans doute trop) qui ausculte les rapports de compétition que la société capitaliste impose dans nos relations, même les plus amicales. Malgré l’absence d’un véritable travail de mise en scène, qui aurait pu propulser cette pièce sympa à un autre niveau, la progression dramatique en partie improvisée place les deux vieux amis dans une situation de jeu qui les mènera tour à tour à s’accuser d’être plus «loser» que l’autre et révèle les mécanismes d’émergence de la violence dans un contexte de forte concurrence, jusqu’à évoquer en filigrane la naissance des guerres. D’abord intemporelles ou ancrées dans l’actualité politique, les attaques se personnalisent et dévoilent aussi un trait de caractère très canadien, et particulièrement québécois: l’émotivité bouillante qui empêche tout débat rationnel. Sont écorchés au passage quelques tabous, notamment le rapport trouble à l’argent et à sa redistribution collective. (P.C.)