Du théâtre au Fringe : Une visite de la ménagerie
Scène

Du théâtre au Fringe : Une visite de la ménagerie

Drôle de bête, le Festival St-Ambroise Fringe envahit le Plateau Mont-Royal avec son foutoir théâtral inclassable et indompté: des spectacles en quantité industrielle. Voici notre tentative de mettre de l’ordre dans la débordante programmation.

Les habitués

Le Fringe, festival démocratique qui ne ferme sa porte à personne, sert souvent de banc d’essai à des artistes qui ne lui sont pas toujours fidèles et qui le quittent rapidement pour continuer leur ascension sur les scènes établies. Qu’à cela ne tienne: certains mordus ne sauraient se passer de l’esprit libre du festival, où la création échappe à tout contrôle et à toute marchandisation. C’est le cas de Belzébrute, le «band de théâtre», qui ramène dans Mr. P ses marionnettes ludiques et son esthétique de bric-à-brac finement travaillée, à travers laquelle se déploient théâtre d’objets, jeu masqué, récits épiques et humour bon enfant. Le mystère plane sur cette nouvelle création visiblement inspirée de Monsieur Patate (ou peut-être pas…).

C’est le retour d’une autre habituée: Véronick Raymond et sa troupe Pretium Doloris, dont la démarche très sensorielle et imagée a donné ces dernières années des spectacles foisonnants autour des textes de Picasso. La voici prête à un changement de ton avec un texte de son cru qui raconte la peur et explore la notion de menace, à partir du viol et de l’assassinat de son amie Manon Trottier en 1990. Pas question, toutefois, d’aborder l’horreur de manière réaliste: Pétrifiée est un «laboratoire-spectacle expérimental où se croisent les arts vivants, médiatiques et visuels».

Les filles de Toxique Trottoir, compagnie de théâtre de rue notamment connue pour son festival La Rue Kitétonne, sont des anthropologues du dimanche qui n’hésitent pas à aborder des sujets tabous avec dérision et humilité. Dans leur nouvelle pièce J’m’en tamponne, elles envahissent une ruelle parallèle à l’avenue Duluth pour décortiquer la femelle contemporaine dans toute sa complexité en se demandant haut et fort: «Une femme, c’est quoi au juste? Du rouge à lèvres ou un utérus?»

Un monde de violence

Terrorisme, tueries et hyperviolence dans les médias sont autant d’obsessions d’une certaine dramaturgie contemporaine qui sait ausculter ces phénomènes avec précision. L’auteur britannique Dennis Kelly excelle à la chose et de jeunes comédiens issus de l’Université Concordia (Lifelong productions) proposent en anglais sa pièce Osama the Hero, dans laquelle un jeune homme est violenté après avoir écrit un texte se portant à la défense de Ben Laden. Dans Have Fun, le Théâtre du Zèle propose une recherche autour des nombreuses tueries dans les écoles nord-américaines. Dans un autre registre, la metteure en scène Liliane Fallon s’essaie au théâtre de genre en imaginant, dans Histoires étranges qui nous sont arrivées, des récits d’horreur vécus par la famille Crowley, «un clan aux mœurs discutables et à la sexualité débridée».

Virtualité et indignation

C’est presque devenu un courant théâtral: au Québec comme ailleurs, les écritures de plateau cherchent à traduire la réalité virtuelle et les nouveaux paramètres de communication imposés par le Web 2.0. Gabrielle Lessard et Marie-Chantal Nadeau s’y risquent dans Instatweet, une pièce en forme de question. Avons-nous besoin d’être visibles pour exister? Réponse dans cette production qui entrecroise le réel et le virtuel. Également à surveiller: La contestation expliquée aux enfants, une œuvre intimiste de Julianne Léveillé-Trudel, qui raconte, en empruntant le point de vue d’un enfant de 12 ans, la lutte qu’ont menée à la fin des années 90 une poignée de citoyens des Cantons de l’Est contre l’installation d’une centrale électrique qui n’avait pas fait l’objet d’études d’impact environnemental. La démarche puise dans une recherche documentaire rigoureuse, mais ne se prive pas d’un regard fantaisiste sur les événements.

Des écritures atypiques

Inspirés par les théories du jeu élaborées par le metteur en scène Christian Lapointe, les membres du Théâtre Kata proposent Le mur du son, une pièce sur l’instinct de survie envisagé à travers le prisme de la mort et des rituels qui l’accompagnent. On s’attend à une interprétation éloignée du réalisme télévisuel auquel la scène québécoise fait trop souvent appel: les comédiens promettent «un jeu d’acteur qui ne se joue pas, mais se vit». Mentionnons aussi Coldshot, pièce plus légère, mais qui semble néanmoins porteuse d’une intrigante poésie, sale et virile, et de personnages truculents. Charles et Jo, bums de bonne famille, apprennent à devenir adultes au contact de la peau d’une belle. Sensualité et testostérone à l’horizon.

Le Festival St-Ambroise Fringe a lieu jusqu’au 23 juin dans différentes salles. montrealfringe.ca

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