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Scène

Festival d’Avignon 2013 : Jan Lauwers s’est perdu en route

Pour le critique québécois de passage au festival d’Avignon, il y avait deux bonnes raisons d’espérer le meilleur de Place du marché 76: retrouver la folie esthétique du metteur en scène Jan Lauwers et y voir évoluer le remarquable comédien québécois Emmanuel Schwartz, seul intrus dans cette troupe flamande tissée-serrée.

Que Schwartz ait été remarqué par Jan Lauwers n’est pas anodin. Depuis des années, sa compagnie développe une esthétique foisonnante et exacerbée qui emprunte autant les pistes de la danse que celles de la chanson ou de la narration brechtienne, mais qui repose en grande partie sur la cohésion de sa troupe multiculturelle d’acteurs-danseurs, à laquelle très peu d’autres acteurs (sinon aucun) ne se sont greffés au fil des années. Dans un théâtre qui explore principalement les notions de communauté et de vivre-ensemble, cette troupe a développé une manière bien à elle d’occuper le plateau et un type de jeu particulier, entre la désinvolture et l’intensité émotive, entre le non-jeu et l’incarnation, entre l’improvisation et la partition finement réglée. Emmanuel Schwartz débarque dans cet univers et, malgré le fait que son personnage de narrateur-balayeur soit une bien mince affaire à jouer, il s’en tire fort honorablement. Chapeau. 

Mais il est loin le temps béni de La chambre d’Isabella, l’une des pièces les plus significatives et les plus emblématiques de la Needompany, vue à Montréal et Québec en 2005. Depuis ce chef d’oeuvre bruyamment applaudi partout dans le monde, Jan Lauwers s’est égaré. Il y avait certes beaucoup de potentiel dans Le bazar du homard, deuxième morceau de la trilogie initiée par La chambre d’Isabella et conclue dans La maison des cerfs, mais jamais le metteur en scène n’a réussi à user de la même intelligence du plateau et n’a pu amalgamer avec autant de cohérence les différents modes d’expression qui sont les siens.

Place du marché 76 souffre de la même confusion narrative que La maison des cerfs et tente sinueusement de raconter l’histoire d’un village endeuillé après que sa Place du marché ait été le théâtre d’une violente explosion. Seront alors exacerbés quelques tensions sexuelles et dévoilées des relations troublées: inceste, pédophilie, viols, amours déchues et jalousies iront parfois jusqu’aux meurtres et aux agressions les plus impitoyables. Un tel cocktail, déjà improbable, serait sans doute révélateur de la fragilité sexuelle de l’humain s’il était exploré avec une certaine finesse. Mais chez Lauwers, le trait est de plus en plus grossier, et les dialogues (issus d’improvisations) sonnent de plus en plus faux et suintent l’amateurisme. On peut le pardonner dans la mesure où les pièces de Lauwers ne répondent pas aux normes d’un théâtre textocentriste traditionnel. Mais puisque ses personnages bavardent sans cesse, il est difficile de ne pas être agacé par la pauvreté de ce verbiage incessant.

Reste le joyeux foutoir scénique, l’orgie de couleurs, la cohabitation des genres, le mouvement général, la musique, qui enveloppent et portent cette fable avec un certain à-propos et qui en révèlent de nouveaux contours. Comme toujours, Lauwers arrive à explorer, par cette esthétique foutraque, les tensions qui animent nécessairement un groupe restreint de personnes dans un lieu isolé. Il n’a pas non plus perdu son grand sens de l’image.

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