Théâtre à lire : L'écolière de Tokyo, de Jean-Philippe Lehoux
Scène

Théâtre à lire : L’écolière de Tokyo, de Jean-Philippe Lehoux

Depuis qu’il sait écrire, Jean-Philippe Lehoux écrit sur le tourisme. Ou presque. Toute son œuvre ausculte le rapport au territoire et questionne en filigrane les notions d’enracinement, mais plus encore les enjeux de l’exil et du voyage, tout en jetant un œil critique sur l’industrie du tourisme.

Sa plus récente pièce, L’écolière de Tokyo, ne fait pas exception à la règle. S’y confrontent, dans un pub typiquement japonais ou aux arbords d’un love-hotel de Tokyo, un jeune homme qui a pris le voyage comme mode de vie et un touriste vieillissant qui met le pied à Tokyo dans la plus pure désorientation. Le premier fanfaronne devant le deuxième: deux visions du voyage et deux regards sur le monde s’affrontent dans le tumulte, jusqu’à une certaine inversion des rôles dont l’issue sera tragique.

Calqué sur la progression d’un cours d’apprentissage du japonais en ligne, la pièce s’inscrit dans une temporalité précise, rythmée par la succession des leçons.

En préparation de la lecture publique de cette pièce dans le cadre de l’événement Dramaturgies en dialogue le lundi 26 août à 19h, nous vous offrons de lire la cinquième leçon.

LEÇON 5

PROFESSEUR

Leçon numéro 5. Le touriste. Vous êtes toujours assis au comptoir de l’izakaya de monsieur Tanaka. Mais étrangement, cette fois-ci, vous êtes habillé en étudiante japonaise : vous portez une jupe. Comment dit-on «jupe», en japonais?

SAMUEL

Sukâto.

PROFESSEUR

«Sukâto». Vous portez aussi un veston féminin sur lequel est brodé l’insigne d’un collège tokyoïte. Vous avez des éclats de rire, comme pour vous convaincre que ce n’est pas si tragique d’être habillé ainsi. On comprend mieux votre bonne humeur quand on voit que votre beauté fougueuse et naturelle n’est pas érodée, et que la bière que vous avez devant vous n’est pas votre première.

Le touriste entre. Il porte une toute petite valise. Il est mouillé, même s’il ne pleut pas. C’est sans doute la sueur.

TANAKA

Irasshai-mase!

PROFESSEUR

Celui qui vient d’entrer est quant à lui sobrement vêtu : chaussettes, sandales et habit démodé. Il est vieux, fragile comme du corail et aussi peu gracieux qu’un mulet. Il a l’air d’un homme fatigué qui commence un voyage déjà trop long. Dans cette leçon, vous devrez aider le touriste dans sa conversation avec monsieur Tanaka. Intervenez au moment que vous jugerez opportun.

TANAKA

Dôzo o-kake kudasai! Naniwo omeshiagarini nari-masu ka?

TOURISTE

TANAKA

Hai?

TOURISTE

Euh… Manger.

TANAKA

Nandesuka?

TOURISTE

TANAKA

Nandesuka?

TOURISTE

Manger.

TANAKA

Manjû?

TOURISTE

Ouais. C’est ça. Manger.

TANAKA

Manjû.

TOURISTE

Oui.

TANAKA

Osyokuji no sainno onomimono wa ikaga itashimasuka?

TOURISTE

TANAKA

O-cha ni shi-masuka? O-mizu desuka?

TOURISTE

Je comprends pas.

TANAKA

Mmmm…

TOURISTE, à Samuel

S’cuse-moi?

SAMUEL

TOURISTE

Tu comprends-tu le japonais, toi?

SAMUEL

I don’t speak french.

TOURISTE

Oh… Euh… Do you speak euh… japonais? I need… Shit.

TANAKA

Hai?

SAMUEL

Karewa biiru wo nomi-masu. Arigatô.

TANAKA

Shitsurei shi-masu.

TOURISTE

Qu… Que cé qu’y a dit là?

SAMUEL

I still don’t speak french, sir.

TOURISTE

What… he… speak?

SAMUEL

He speaks japanese and you speak the most horrible english I have ever heard.

Monsieur Tanaka dépose un petit plat sur le comptoir. Il débouche deux bouteilles de bière, puis il se met à cuisiner des manjûs devant Samuel Cohen et le touriste.

TOURISTE, pointant le petit plat

C’est quoi, ça? 14

PROFESSEUR

Vous n’avez pas utilisé une autre langue que le Japonais depuis sept mois. La dernière fois, c’était pour demander à vos parents de vous déposer de l’argent dans votre compte en banque. Profitez de cette accalmie pour vous délierla langue. Maisrestez sur vos gardes. Monsieur Tanaka peut intervenir à tout moment.

SAMUEL

It’s squid shit.

TOURISTE

C’est quoi?

SAMUEL

Squid shit.

TOURISTE

«Squid… shit»?

Samuel mime quelque chose de pas clair.

SAMUEL

Squid.

TOURISTE

Euh… spiderman… une araignée?

SAMUEL

No. Squid.

TOURISTE

Squid.

Mime.

SAMUEL

Kind of octopus.

TOURISTE

SAMUEL

Think of a big fucking squid shitting at the bottom of an aquarium. That’s it. Try. It’s real good.

TOURISTE

Good? Yes?

SAMUEL

Oh yeah. Tastes like pizza.

TOURISTE

Oh… 

Il en prend une bouchée. Recrache. Le serveur le dévisage.

SAMUEL, riant

Good?

TOURISTE

Quel genre de câlisse de pizza tu manges, toi…

SAMUEL

Japanese pizza.

TOURISTE

Que cé ça?

SAMUEL

I told you: squid shit. 

TANAKA, sèchement

O-matase-shi-mashita. Izakaya dewa, osyokuji wo zenbu tabekirenaibaai wa, kono ranpu wo namenakereba ikemasen.

SAMUEL

Here if you can’t finish your meal, you must lick the greasy lamp, buddy.

Il pointe la lampe. Mime de langue.

TOURISTE Oh. Sorry. I… euh… eat. OK.

Il mange tout.

SAMUEL

That’s my boy! (Il rit.) Oh that’s so fucking disgusting.

Le touriste, la main tremblante, échappe de la bière sur son chandail.

TOURISTE Tabarnak.

Samuel l’observe.

SAMUEL

Tu viens d’arriver, toi, hein?

TOURISTE

SAMUEL

TOURISTE

T’es… T’es-tu Québécois?

SAMUEL

Dès que t’es entré je me suis dit : tins, un touriste qui vient de débarquer de l’avion.

TOURISTE

Pourquoi… tu parlais en anglais?

SAMUEL

Un mélange de bas blancs dins sandales pis de manque de confiance. 

TOURISTE

Je comprends pas pourquoi tu/

SAMUEL

Essuie-toi donc. Tu dégouttes de partout.

TOURISTE

SAMUEL

TOURISTE

Ouais.

Le touriste veut ouvrir sa valise.

SAMUEL

Je m’appelle Samuel Cohen.

TOURISTE

Salut.

SAMUEL

Comme l’inventeur de la bombe à neutrons.

Le zipper de la valise est bloqué.

TOURISTE, distrait

L’inventeur de/

SAMUEL, à lui-même

J’ai le Karma en ostie pour être au Japon, moi, hein? «Bonsoir, j’ai une réservation. -Oui, c’est à quel nom? -Au nom de celui qui a inventé une arme encore plus forte que celle qui a rôti ta grand-mère à Hiroshima.» (Il rit. Il met un doigt dans la craque de fesses du touriste, penché). Cache ton cul, Marcel!

TOURISTE

Voyons, que cé tu fais là? 

Silence. Il réussit à ouvrir sa valise. Il sort une serviette avec un loup dessus.

SAMUEL

Nice.

TOURISTE

SAMUEL

TOURISTE

Pourquoi t’es habillé de même?

Samuel rit. Monsieur Tanaka dépose les manjûs devant eux. Le train passe. Les lumières vacillent. Monsieur Tanaka vérifie l’état de sa télévision. Rien. Il sort.

PROFESSEUR

Poursuivez la leçon sans monsieur Tanaka.

TOURISTE, pointant les manjûs

Pis ça, c’est quoi?

SAMUEL

Veux-tu j’te fasse un autre mime?

TOURISTE

Arrête. J’ai faim.

SAMUEL

C’est Chinois. Des Manjûs. Du porc, de la pâte, des épices. T’as dit je veux «manger», mais lui y a compris «manjûs». Faque c’est ça. Goûte. C’est pas super, mais c’est meilleur que des intestins de pieuvre, pis certainement meilleur que du nattô. C’est quoi du nattô? Des fèves qui ont pourri. Ça ressemble à de la marde qui a trempé dans du sperme, pis ça goûte comme de la marde qui a trempé dans du sperme. Pas que j’ai déjà goûté à de la marde ou du sperme, mais… (Il rit.) Les Japonais mangent ça comme si c’était du miel. Jette-les dans’ toilette si t’en peux pus.

Il se lève. Va pisser à travers la porte qui donne sur la ruelle.

TOURISTE, mal à l’aise

Euh…?

SAMUEL

Inquiète-toi pas. Ça s’appellela «Piss Alley», icitte. Pendant longtemps y avait pas une toilette dans tou’es restos de la ruelle.

TOURISTE

Mais y en a une, là.

SAMUEL

Mange donc tes manjûs, Marcel, pis laisse-moi pisser en paix.

TOURISTE

 Je m’appelle pas Marcel.

SAMUEL

TEREBI GA DOZA SHI!

Excité, monsieur Tanaka se précipite vers sa télévision. Rien. Monsieur Tanaka retourne dans sa tanière, le coeur un peu plus lourd. Sam se moque. Regard du touriste.

SAMUEL

Souris. Tout ça, c’est un jeu. On est au Japon, Marcel. T’es comme dans un film de yakuza. Perdu dans une ruelle de Shinjuku. T’es mon figurant. Chus ton figurant. Pis lui y est le figurant de tout le monde. Profite de nous un peu. Utilise-moi. Ris de moi. Frappe moi. Tu veux pas être le gars que tout le monde haït dans le film. Je passe dans ton scénario. Pour ton bonheur. Faque pogne-moi pendant que chus là. Tu vas pouvoir raconter ça à ta Georgette qui est restée à’ maison pendant que tu viens taponner des petites Asiatiques: «j’ai rencontré un gars déguisé comme une pute à Tokyo». C’était incroyable.

TOURISTE

Parle-moi pas de même.

Samuel rit. Silence.

TOURISTE

Tu vas-tu me le dire, pourquoi t’es habillé comme ça?

SAMUEL

J’ai sauté du deuxième étage d’un love-hôtel.

TOURISTE

C’est quoi le rapport avec la jupe?

SAMUEL

Y en a pas. C’est juste le plus spectaculaire de l’histoire. C’est tu vrai? C’est tu pas vrai? (Il rit. Message de cellulaire). Oh yeah! La soirée commence, mon Marcel! T’aurais pas de la gomme, toi, hein?

Il fouille derrière le comptoir.

TOURISTE

Un love-hôtel, c’t’un genre d’hôtel de passe, ça?

SAMUEL

Non.

TOURISTE

Pourquoi tu dis «love», d’abord? Ça veut pas dire amour

SAMUEL

Oui. Fuck. Oui. T’as compris un mot anglais. Bravo. As-tu de la gomme oui ou non?

TOURISTE

Non. Faque c’t’un hôtel pour baiser?

SAMUEL Pas pour baiser n’importe qui.

Samuel cherche derrière le comptoir.

TOURISTE

Pas une prostituée/

SAMUEL

Non. Baiser au Japon… regarde… c’est pas quelque chose… qu’on fait/

TOURISTE

On baise pas au Japon?

SAMUEL

Pas avec sa grand-mère/

TOURISTE

Hein/

SAMUEL

…avec sa grand-mère ses frères ses soeurs ses parents qui sont juste à côté dans un petit appart c’est pas facile de baiser, non. Faque y ont inventé les love-hôtels. T’es tranquille, pis t’as un décor égyptien ou hollywoodien ou même un cabinet de gynécologie rien que pour toi. Ce que tu veux. C’est quétaine, mais c’est mieux que ta grand-mère qui prépare du tofu à côté de ton pénis. (Il ne trouve pas de gomme.) Fuck.

TOURISTE

Pis pourquoi t’as sauté du/

SAMUEL, sec

Crisse, t’es-tu un inspecteur de l’immigration, toi!? 21

TOURISTE

Sam va boire à même les bouteilles d’alcool.

TOURISTE

Sam. Le gars est juste à côté…

SAMUEL

Oh, y est au courant. Mais y dira rien pour pas m’humilier. Jusqu’à ce que je parte sans payer. Là y va se courber très bas, y va amorcer une phrase très longue, forgée y a très longtemps dans la bouche d’un ancêtre samouraï de l’ère Kamakura. Une phrase pour me faire comprendre que je serais mieux de payer, mais une phrase qu’y aura jamais le temps de terminer avant que je sois rendu au coin dela rue. C’est ça les Japonais. J’adore ça jouer avec eux.

TOURISTE

SAMUEL

TOURISTE

Je me cherche un hôtel.

SAMUEL

J’en connais un pas cher.

TOURISTE

L’argent c’est pas un problème.

SAMUEL

Pas loin d’icitte.

TOURISTE

OK.

SAMUEL

Mais faut que t’ailles le goût de dormir dans un tombeau. Au début on pense à sa mort, mais on finit par s’habituer.

TOURISTE

C’est correct.

SAMUEL

All right. Aventureux même en sandales. J’aime ça. Je peux peut-être t’emmener. 

TOURISTE

Je profite de toi. Tu dois être content. 

SAMUEL

Yes. 

TOURISTE

Toi tu dors où?

SAMUEL

Dans un karaoké.

TOURISTE

Tu me niaises?

SAMUEL

Non. On me laisse tranquille en autant que je chante une chanson toutes les deux heures. Par principe, tsé. Mais on te laissera pas dormir là. T’as pas l’étoffe. Ça prend un petit edge que t’as pas pour vivre illégalement. Regarde-moi pas comme ça. Viens-t’en.

Sam ramasse les manjûs. Va les jeter dans la toilette. 

TOURISTE

J’ai pas fini…

SAMUEL

Y a des machines distributrices dehors avec tout ce que tu veux dedans. Pis je suis pressé. Y a une fille qui m’attend. Si tu pouvais laisser de l’argent pour le serveur, ce serait cool. Ça va être mon pourboire. Sinon c’est pas grave. Va juste falloir courir un peu plus vite.

TOURISTE

J’aime mieux payer.

SAMUEL

Dommage. J’aurais aimé ça te voir courir.

PROFESSEUR

Dites : «au revoir». Puis sortez de l’izakaya.

SAMUEL

Ja mata.

TANAKA, de l’arrière

Arrigatô. Ja mata.

Le touriste laisse un peu d’argent sur le comptoir. Puis ils sortent.

PROFESSEUR

Fin de la leçon numéro 5.

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