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Scène

Ainsi parlait : Incertitudes bruyantes et désinvoltures franches

Etienne Lepage et Frédérick Gravel: des mots francs et insolents, des corps fermes et intempestifs. Dans Ainsi parlait, leur première réalisation commune, l’auteur et le chorégraphe inventent un puissant nouveau langage.

Depuis Rouge Gueule, l’une de ses premières pièces, Etienne Lepage ne s’est jamais trop éloigné de l’écriture colérique et pulsionnelle qui lui est caractéristique. Et ce, même si la chose s’est raffinée dans L’enclos de l’éléphant et dans Robin et Marion, se doublant d’une ambiguïté propre à réfréner tous jugements hâtifs sur ses personnages. Les voix qui s’expriment dans ses pièces portent une parole brute, parfois insolente, parfois puérile. Ses monologues sont de petits morceaux d’irrévérence, auxquelles se greffent souvent une étrange candeur. Les pulsions s’y dévoilent sans retenue, mais dans un rythme hyper-calculé.

Chez Frédérick Gravel, les corps sont solides et vigoureux, mais irrésistiblement menés vers le relâchement et mus par une certaine désinvolture. La gestuelle est souvent décalée, impulsée par le tronc ou dirigée à contre-courant. Le corps bouge à priori de manière non-naturelle, mais pas nécessairement désarticulée: simplement en décalage avec les normes sociales.

Provoquez une rencontre entre ces deux-là et vous obtiendrez un dialogue férocement fécond entre la danse et le théâtre: une œuvre sociale mais pas sentencieuse, dans laquelle des personnages anonymes osent parler et bouger à l’encontre des normes du monde civilisé, sans toutefois imposer leur posture et sans confiner la pensée à leur unique vision du monde.

Un exemple? Le monologue du photocopieur, certainement le moment le plus fort du spectacle, dansé et parlé par le comédien Daniel Parent. Pendant qu’il se plaque au sol puis se relève, dans un mouvement apparent mou mais rythmé, il s’extasie de l’invention du salaire tout en dénonçant l’aliénation du salarié qui occupe un job à la con et passe ses journées à accomplir des tâches absconses. La voix est enthousiaste, mais le corps accomplit presque contre son gré une sorte de rituel étrange, de manière automatique, désincarnée, désinvestie. 

Chaque numéro fonctionne selon cette logique de dévoilement d’une corporéité et d’une parole enfouies ou hors-cadre, qu’il s’agisse de se laisser guider par son arrière-train ou de laisser parler son inconscient, sa parole non-filtrée, celle qu’on ne voit pas, qui n’est pas socialement naturelle.

Il y a des textes plus politiques, d’autres sont tout simplement puérils, presque enfantins, comme celui des doigts, qui repose sur une stricte nomenclature du nombre de doigts contenus par l’humanité entière. On peut y greffer ses propres préoccupations sur la surconsommation, la planète surpeuplée, mais l’auteur ne s’y engage pas, ne fournit pas réellement de pistes pour nous entraîner dans cette direction. Adepte de l’ambiguité, des double-sens, de la parole ouverte, Etienne Lepage croit que le spectateur est responsable de la signification; il aime l’incertitude. 

Mais parfois, la simplicité du discours, son caractère univoque, n’invite pas particulièrement au multiperspectivisme; on a tendance à recevoir la parole au premier degré. Il manque des couches de signification pour que la réflexion proposée soit véritablement riche C’est dommage. Mais en se laissant porter, en se prêtant au jeu des associations d’idées, d’une scène à l’autre, on en ressort certainement un peu moins con.

Au Théâtre La Chapelle jusqu’au 14 septembre