Steve Gagnon / En dessous de vos corps je trouverai ce qui est immense et qui ne s'arrête pas : En quête d'absolu
Scène

Steve Gagnon / En dessous de vos corps je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête pas : En quête d’absolu

Steve Gagnon, ardent arpenteur du couple et de ses dérives, se passionne depuis longtemps pour le personnage de Néron. Dans En dessous de vos corps je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête pas, une relecture bien personnelle du Britannicus de Racine, il se l’approprie et le parachute dans une banlieue aseptisée.

«Je ne suis pas particulièrement adepte de Racine, dit Steve Gagnon. Mais j’aime le personnage de Néron, j’aime son sens de l’absolu, j’aime son romantisme et j’avais envie de travailler là-dessus, de me l’approprier. Il y a une démesure viscérale chez Néron, un goût du plus grand que soi qui m’inspire profondément.» 

Son Néron, interprété par Guillaume Perreault, est tyrannisé par sa relation avec son frère Britannicus (Renaud Lacelle-Bourdon) qui a tout ce qu’il voudrait avoir: la beauté, surtout, mais aussi l’amour d’une femme lumineuse (Junie, interprétée par Marie-Soleil Dion). «J’veux avoir la sexualité d’un coyote, crie-t-il. J’veux aller au bout de ce qui est bien; je veux le sublime. Si j’ai pas la beauté, je serai le feu, pis le sang.»

On croirait entendre Caligula, empereur qui détruira tout autour de lui pour mener à bien sa quête d’«impossible». Dans la version de Steve Gagnon, le rapport tendu entre Néron et Britannicus est complexifié par leur fraternité: ce sont des frères de sang, ce qu’ils ne sont pas dans la pièce originale de Racine. «Je voulais ajouter une couche de tragique en les représentant comme de véritables frères. Ils n’ont pas le choix de se heurter l’un à l’autre, malgré les douleurs que cela leur inflige.»

«Ta beauté me tue», lancera Néron à son frère. Et la rivalité fraternelle aura des conséquences désastreuses.

Sise dans une banlieue aseptisée pareille à toutes les autres, la tragédie de Gagnon est une tragédie d’amour dans laquelle les sentiments sont, comme toujours chez ce jeune auteur, absolument excessifs. Mais comme dans La montagne rouge sang ou dans Ventre, Gagnon se fait aussi l’architecte d’un théâtre social, dans lequel la cellule familiale ou le microcosme du couple ne s’envisagent pas hors d’une tension aiguë avec le monde extérieur, souvent perçu comme un monde menaçant et vertigineux. Ici, la banlieue est étouffante, trop petite pour contenir les aspirations de Néron, trop consensuelle pour correspondre à sa quête de beauté. Mais la beauté qu’il cherche n’est paradoxalement pas si différente de celle qu’il y trouve: une beauté souvent limitée à quelques considérations plastiques.

«C’était le territoire désigné pour parler de la beauté telle qu’elle est normée, dit l’auteur. Je voulais explorer comment la beauté est soumise à des pressions. J’ai l’impression que le mode de vie de banlieue est propice à cette exploration. À cause de l’uniformité qu’on y retrouve. À cause aussi du consensus absolu qui s’en dégage, en apparence. Néron est un très beau gars, mais il vit dans l’ombre de la beauté de son frère. C’est en partie ça qui m’intéressait: le fait que même les plus beaux vivent toujours une insatisfaction chronique, à cause d’une pression sociale extrême.»

L’amour est roi dans la dramaturgie de Gagnon, mais ici, le thème du pouvoir se faufile un peu partout. Néron devient une sorte de tyran, et sa quête de pouvoir se heurte à celle de sa mère, Aggripine, qui cherche à éviter le déchirement familial. Son autorité est pure et repose sur un certain don de soi. «J’ai sacrifié ma beauté, dit-elle. Je vous ai construit un empire.» À travers l’énergie sensuelle de la comédienne Marie-Josée Bastien, la matrone déploie tout ce qu’elle a pour préserver l’unité de la famille. Mais en faisant dialoguer les comportements tyranniques de Néron et de sa mère, on découvre dans l’écriture de Steve Gagnon un nouvel objet d’exploration: c’est sans doute la première fois qu’il s’intéresse à un amour dont les intentions sont nobles, mais dont les manifestations sont profondément cruelles.

«Quand j’ai vu la pièce Au moins j’aurai laissé un beau cadavre, de Vincent Macaigne, une adaptation d’Hamlet au festival d’Avignon, j’ai été bouleversé par un long monologue où Claudius, le monstre de l’histoire, fait la liste de toutes les choses qu’il aurait voulu faire en étant au pouvoir, toutes des choses nobles, comme quoi il y a souvent de grands désirs sincères et bons derrière même les actes les plus monstrueux. Les intentions sont souvent bonnes, mais quelque chose de plus grand, de plus fort que nous – comme le pouvoir par exemple, ou un désir, une pulsion féroce – peut finir par corrompre même les plus sincères.»

Voilà qui devrait pousser le spectateur à de profondes réflexions. Steve Gagnon privilégie du moins, pour que cette parole soit portée à la scène dans toute sa puissance, une approche de mise en scène très directe, qui place les mots à l’avant-plan.

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