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Scène

Les 15 ans d’Ubu sur la table : Une discussion avec trois fous du théâtre d’objets qui ont suivi les traces du Théâtre de la Pire Espèce

Ubu sur la table, le mythique spectacle d’Olivier Ducas et Francis Monty, souffle 15 bougies. Véritable classique du théâtre d’objets au Québec, la pièce a donné le coup d’envoi à une décennie fertile pour cette discipline dans le milieu théâtral montréalais, jusqu’à inspirer de jeunes artistes qui suivent aujourd’hui les traces du Théâtre de la Pire Espèce. Nous avons réuni trois d’entre eux, Etienne BlanchetteGabriel Léger-Savard et Anne Lalancette, pour en discuter.

Avant La Pire Espèce, le théâtre d’objets n’existait à peu près pas au Québec. Ubu sur la table, leur version déjantée d’Ubu roi, de Jarry, a été une véritable révélation en 1998. Tout à coup, on découvrait qu’une bouteille, une théière, une lavette, un marteau et une armée de baguettes de pain étaient suffisantes pour raconter l’histoire célèbre d’un tyran idiot et des guerres sanglantes qu’il a menées à son unique profit. 15 ans plus tard, cette pièce de facture modeste, créée à la bonne franquette, a été vue partout dans le monde et représentée en français, en anglais, en espagnol, en langage des signes, et dans une version intimiste jouée dans les appartements de quelques chanceux spectateurs. Mais plus que tout, le spectacle a fait découvrir le théâtre d’objets au public québécois, qui en redemande, et qui peut maintenant jouir du travail de nombreuses compagnies, comme La Tortue Noire et Mille-chevaux-vapeur (compagnie avec laquelle Gabriel Léger-Savard a produit son spectacle Golden Gala).

Etienne Blanchette, comédien issu de l’École nationale de théâtre du Canada, s’est joint au Théâtre de la Pire Espèce il y a quelques années pour remplacer Olivier Ducas et Francis Monty dans certaines représentations d’Ubu sur la table un peu partout dans le monde, mais aussi dans Roland (la vérité du vainqueur). Peu habilité au théâtre d’objets, il y a été initié par les maîtres à penser de La Pire Espèce et, aujourd’hui, il ne saurait s’en passer. «J’ai joué Ubu sur la table pour la première fois en anglais en Russie, dit-il, puis en français à Sutton. J’avais vu le spectacle pour la première fois quelques semaines plus tôt, dans mon appartement. J’ai eu la chance de voir la version Ubu en appartement,  et je me rappelle avoir été frappé par l’ampleur du jeu d’acteur et la folie de ce spectacle, qui a été joué sans demi-mesures même dans un si petit espace.»

Le tout premier spectacle créé par Gabriel Léger-Savard, avec quelques amis, était une pièce de théâtre d’ombres et d’objets inspirée par la mythologie et les contes inuits, intitulée Toundra Colada,. «Le théâtre d’objets, pour moi, c’est un langage imagé, cinématographique, porteur d’un langage universel, et c’est ça qui m’a toujours interpellé. Je n’ai jamais vu Ubu sur la table sur scène, seulement sur film, mais ce spectacle me fascine parce qu’il va très loin dans l’émotion, dans les extrêmes. La distance entre l’objet et l’acteur permet ça. J’aime aussi que la relation entre l’acteur et l’objet soit exposée; elle est captivante à regarder.»

Anne Lalancette est marionnettiste. Avec son comparse Carl Veilleux, elle prépare en ce moment une pièce intitulée Le déchiqueteur, qui mélange le théâtre d’objets et un travail sur la matière, à partir de papier déchiqueté. «Quand j’ai vu Ubu sur la table, dit-elle, j’ai aimé leur côté irrévérencieux, provocateur, ainsi que la complicité entre les deux acteurs. Je n’avais jamais vu de théâtre d’objets avant et ça m’a vraiment remué.»

Anne Lalancette et Carl Veilleux dans leur pièce Le déchiqueteur / Crédit : Sophie Bertrand
Anne Lalancette et Carl Veilleux dans leur pièce Le déchiqueteur / Crédit : Sophie Bertrand

 

Un art porteur nombreuses couches de sens

Jouer avec des objets, en détourner le sens, les transformer, les pervertir: voilà qui peut sembler très ludique. Mais le théâtre d’objets, c’est du sérieux, pensent les trois artistes.

Anne Lalancette : «Quand j’ai connu les gars de La Pire Espèce, j’ai réalisé que le théâtre d’objets m’incitait à un travail de sens beaucoup plus approfondi: je n’ai jamais autant été poussé vers une recherche de sens et de symboles, dans un travail d’une grande précision. Rien ne peut être laissé au hasard en théâtre d’objets et le genre ne se satisfait pas vraiment de la stricte émotion. Il y a toujours une distanciation, qui mène nécessairement à la réflexion, même à la philosophie.»

Etienne Blanchette fait le même constat. «J’aime les mises en abyme successives dans le théâtre d’objets: il s’agit de jouer quelqu’un qui joue avec un objet, et cet objet représente aussi quelque chose d’autre que ce qu’il est. Les couches d’interprétation sont nombreuses, l’action se joue toujours à plusieurs niveaux.» Et Gabriel Léger-Savard de compléter ses paroles: «Le théâtre d’objets, c’est une affaire d’allers-retours entre le réel et la fiction, entre l’abstraction et le concret, entre l’image et la texture réelle des objets. Ça place nécessairement l’acteur dans une posture de réflexion, dans la mise en perspective, dans un regard surplombant, sage, lucide. Sans négliger l’humour: la distance permet aussi la dérision, l’ironie.»

Montrer l’irreprésentable; faire œuvre politique

À les entendre parler, le théâtre d’objets, même sous des dehors amusants, serait toujours parfaitement politique, parfaitement adapté à la mise en scène d’enjeux délicats et de graves tensions: guerres, croisades, abus de pouvoir et autres travers de la vie en communauté, ou du moins, ce serait une forme propice à explorer des sujets importants en n’exerçant aucune autocensure. Dans Ubu sur la table, la fameuse scène de guerre où des baguettes de pain finissent par être décapitées, symboles d’un territoire décharné après de barbares affrontements, en est emblématique.

«Ça permet de représenter l’horreur de manière à la fois drastique et légère, explique Etienne Blanchette, et de montrer la violence sans être dans l’abject, tout en allant dans les extrêmes. Dans Roland, on représente des combats entre les chrétiens et les musulmans, un massacre de cent mille Sarazzins, mais on le fait avec des figurines de papier, en ombres chinoises, découpées brutalement par un ciseau. C’est horrible et en même temps délicat: il y a une représentation de l’horreur mais une grande distance. C’est très puissant comme langage.»

Gabriel Léger-Savard et Guillaume Duval dans Golden Gala
Gabriel Léger-Savard et Guillaume Duval dans Golden Gala

 

Le regard politisé sur le monde se trouve aussi dans les objets eux-mêmes, porteurs d’une certaine ironie. C’est ce que pense Gabriel Léger-Savard, qui en fait usage dans le spectacle Golden Gala, présenté notamment pendant la plus récente édition du Festival de théâtre de rue de Lachine. «On utilise les codes du Superbowl, le ton pompeux de la mi-temps, mais avec des Barbies et des feux de bengale. On est dans la démesure mais on utilisant des matériaux plastiques et cheap: ça nous met nécessairement dans une posture critique, politique. Ce n’est pas souligné, on ne veut pas être des donneurs de leçon (ce serait difficile d’être sentencieux quand c’est un marteau qui porte le contenu politique), mais y’a un une critique du Superbowl, elle est intrinsèque, portée par les objets eux-mêmes.»

On leur souhaite en tout cas à tous les trois de connaître, comme l’ont connu les gars de la Pire Espèce, les joies de la tournée internationale. C’est aussi l’un des héritages de la compagnie: ils ont prouvé qu’il est possible de promener à peu de frais un spectacle partout dans le monde. En attendant, il faut profiter des désormais rares représentations montréalaises d’Ubu sur la table. Pour souligner le 15e anniversaire, le Théâtre de la Pire Espèce propose une représentation aux Écuries tous les vendredis soir du mois d’octobre.

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