René Richard Cyr / Le balcon : Au-delà du costume
Scène

René Richard Cyr / Le balcon : Au-delà du costume

Au Québec, Genet est adulé, mais rares sont les metteurs en scène qui osent monter Le balcon ou Les paravents, lui préférant toujours Les bonnes. René Richard Cyr relève le défi du Balcon au TNM: un rêve qu’il caresse depuis qu’il a vu, tout jeune, la mise en scène d’André Brassard. 

«C’est la mise en scène de Brassard en 1976 qui m’a fait découvrir Jean Genet, explique-t-il. Puis je me suis surtout lancé dans la lecture de ses romans, qui satisfaisaient le jeune homosexuel en moi. Le balcon, c’est une œuvre à laquelle je devais arriver plus tard. Elle est si dense, si multiple, il y a tant de pistes à suivre, et une richesse de sens tellement vaste!»

Vrai. En imaginant les clients d’un bordel dans des jeux de camouflage et de substitution qui les font prendre les uniformes de l’évêque, du juge et du général, Genet propose une fable métathéâtrale sur les rôles que nous jouons au quotidien pour nous donner un contrôle sur les autres et sur nous-mêmes, mais surtout un récit sur l’insatiable soif de pouvoir qui habite l’homme et le mène jusqu’à d’infranchissables limites. Dehors, c’est la guerre: un contexte trouble qui rend les jeux de rôle encore plus signifiants, comme s’ils étaient synonymes de survie. Faites les parallèles que vous voulez avec la société actuelle, ils sont tous pertinents. Allégorie d’un monde où la peur est érigée en système, où l’obsession de la sécurité fait loi? Métaphore d’une société du spectacle dans laquelle jouer notre propre rôle ne nous suffit plus? Illustration de la déliquescence des élites, alors que les figures d’autorité peinent à briser le mur du cynisme et de la désillusion? Toutes ces réponses.

Lacan, dans sa célèbre analyse de la pièce en 1958, y voyait une démonstration de «la dégradation de la culture». «C’est en effet, dit René Richard Cyr, une pièce que Genet a davantage écrite avec sa tête, qui est plus cérébrale, et qui porte un regard cru sur la société. C’est un pamphlet, traversé d’une énergie rebelle, très synonyme de la jeunesse, et j’essaie de donner corps à cette puissante énergie.»

Écartelé entre les multiples significations de la pièce, le metteur en scène se sent très stimulé par la réflexion sur le pouvoir, lequel est factice, bidon, mais capable de grands anéantissements. Et en bon homme de théâtre, il ne pouvait passer à côté de cette dénonciation avant l’heure d’une société du divertissement. «Le climat de peur qui règne dehors fait miroiter la possibilité de la perte, la possibilité d’ébranler le pouvoir, et cette possibilité est à l’origine d’une sorte de perte d’identité qui pousse les personnages à singer le pouvoir. Ils le reluquent et en prennent les habits, mais ils en sont indignes: ils veulent les apparats du pouvoir, mais pas le travail qui vient avec.» 

Pourtant, même si tout le monde cherche à se mettre dans la peau d’une figure d’autorité, personne ne reluque les habits du chef de police. «C’est passionnant, dit René Richard Cyr, ça pose la question du pouvoir des policiers, qui est très important dans les faits, mais qui, encore aujourd’hui, n’est pas un pouvoir vénéré; c’est un pouvoir de second ordre, un pouvoir moins considéré, que personne ne veut posséder.»

«Mais ce qui m’intéresse vraiment, poursuit-il, c’est la manière dont Genet met tous les uniformes sur un pied d’égalité. Un juge porte un uniforme, mais un révolté porte aussi un costume, et je ne pense pas qu’il prenne position en faveur de l’un ou l’autre, il ne fait que mettre en lumière ces jeux de travestissement qui font de nous des pantins au cœur d’une machinerie sociale qui nous dépasse.»

Comment représenter sur scène une telle machinerie? René Richard Cyr est capable de sobriété (comme dans Contre le temps de Geneviève Billette, pour ne nommer qu’un seul exemple récent), mais il est aussi capable d’exubérance et de paillettes (Le chant de Sainte Carmen de la Main). Ici, pas de demi-mesures: il a choisi de jouer à fond la carte du théâtre dans le théâtre. «Je vois cette pièce comme un vaudeville existentiel, dit-il, et j’ai voulu en faire un truc un peu exagéré, parodique, exalté, exacerbé. J’ai fait des choix radicaux en termes d’esthétique, un certain penchant vers le grotesque. Ce n’est pas Ubu roi, pas aussi exagéré, mais j’ai voulu une forte théâtralité.»

Avec une distribution de feu réunissant notamment Marie-Thérèse Fortin, Benoît Drouin-Germain, Macha Limonchik, Éric Bernier, Julie Le Breton et Vincent-Guillaume Otis, pas de doute que le jeu sera mis à l’avant-plan. «Ce sont souvent des scènes à deux, explique-t-il, où les acteurs doivent se passer adroitement la puck: tout le monde a un premier rôle dans cette pièce-là, alors j’ai été très pointilleux dans le choix des acteurs.»