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Scène

Viande à chien : Séraphin actualisé

Intelligente adaptation d’Un homme et son péché, malgré un message anticapitaliste sur-souligné, Viande à chien trouve son sens dans une mise en scène délicate mais esthétiquement riche, entre le réalisme, l’onirisme et le ton faussement dramatique du soap américain.

Que ferait Séraphin Poudrier en 2013? Frédéric Dubois, Alexis Martin et Jonathan Gagnon l’ont imaginé maire d’une ville de banlieue qui pourrait être Laval ou Beauport, où les liens entre l’administration municipale, les journalistes et les entrepreneurs, sont tissés trop serrés. Comme dans le roman de Claude-Henri Grignon, il exerce un contrôle absolu sur la ville en gérant les dettes de ses concitoyens. Il tient fermement les cordons de la bourse et confinela jeune Donalda à une vie d’ascète dans leur maison au look épuré, où rien ne dépasse. Ce pourrait être une maison de banlieue fraîchement rénovée, mais ce pourrait aussi être un condo urbain aux lignes pures et aux murs écarlates. Peu importe. C’est un lieu fermé sur lui-même, dénué de chaleur, qui reçoit des nouvelles du monde extérieur par l’entremise de l’écran plat, lequel diffuse des reportages dont les images sont rapidement brouillées. Échec de transmission: le monde de Séraphin se vit mieux en vase clos. C’est dans cette scénographie, ainsi que dans le jeu légèrement distancié des acteurs, que réside le principal intérêt de cette production.

Le texte, qui s’inspire davantage du roman que des films ou des séries télé, pèche parfois par excès de moralisme, notamment quand s’exprime Alexis Labranche (Guillaume Baillargeon), transformé en hipster épris de la culture autochtone et rêvant d’abolir la richesse, comme le prônent les tribus archaïques Haïdas. Opposer une philosophie aussi extrême à l’avarice de Séraphin est très certainement manichéen. Il en est ainsi de l’apparition d’un personnage de domestique originaire des Philippines (Louise Cardinal), qui jette le trouble de manière un peu trop précipitée, sans nuances.

Mais il faut avouer que l’actualisation fonctionne et qu’elle met bien en lumière la thèse voulant que le Québec confortable et consumériste d’aujourd’hui ne soit pas bien différent du Québec rural d’antan. Dans la bouche de Séraphin (Sébastien Dodge) résonne le discours des libertariens d’aujourd’hui (un peuple qui a peur de l’argent devient déviant, dit-il), doublé d’un conservatisme bien actuel, qui carbure à l’obsession de la sécurité et à la méfiance devant la différence. Plutôt qu’un simple incendie, c’est un dérèglement des marchés boursiers qui menace la fortune de Séraphin, à l’approche d’une tempête solaire. L’éclatement de la bulle financière de 2008, mêlée aux inquiétudes causées par le réchauffement climatique, forment ainsi l’arrière-plan apocalyptique de cette adaptation, et ce sont là des échos contemporains fort appropriés à la tragédie de Séraphin et Donalda (Noémie O’Farrell).

Pour donner de la consistance à cet univers de banlieue menacée, la mise en scène de Frédéric Dubois agit sur plusieurs plans. Elle installe d’abord un univers froid, dans lequel les relations humaines se jouent sans grands frissons. Les voix amplifiées par de discrets micros accentuent l’impression de voir se mouvoir les personnages dans une chambre d’écho, dans un lieu vide, dénué d’âme: une intéressante représentation de l’american way of life et de sa perfection de surface. S’y greffe un jeu d’acteur volontairement superficiel, légèrement désincarné et faussé, qui fraie avec le ton du doublage américain comme dans un mauvais soap d’après-midi, avec une musique faussement dramatique. C’est une manière ludique et intelligente de capturer les mœurs d’une classe moyenne engoncée dans le confort, en frayant délicatement avec la caricature, sans toutefois sombrer dans la grossièreté.

S’opèrera doucement un glissement vers l’onirisme. À mesure qu’approche la tempête, Donalda et Séraphin seront propulsés vers une étrange fermette de carton-pâte: la  reconstitution à hauteur d’homme d’une ferme-jouet dans laquelle se cachent différents artefacts et de laquelle rugissent des sons grinçants. Le Québec du passé y resurgit de manière angoissante. Donalda tourne autour de cette fermette, comme obsédée par le monde révolu qu’elle contient. Un dialogue entre le passé et le présent, à travers une image forte.

Se développe aussi en parallèle une forme de réalisme social: un regard à vif sur nos façons de vivre. La pièce emprunte ainsi au naturalisme, multipliant sur la table de Séraphin les verres d’eau que l’on remplit incessamment ou les homards que l’on décortique en laissant s’échapper de fortes odeurs d’océan. Ce réalisme sera vite abandonné au profit d’un certain éclatement, mais il contribue à affiner un portrait social, un peu à la manière d’un Thomas Ostermeier dans ses mises en scène réalistes et hyper-contemporaines de l’œuvre d’Ibsen.

Donalda, d’ailleurs, est un peu comme la Nora d’Une maison de poupée. Sans proposer clairement ce parallèle, le spectacle l’insinue en mettant en scène la jeune mariée dans des scènes littéraires où elle cite Ibsen et certaines de ses plus célèbres répliques. «J’ai envie de me déchirer moi-même en mille morceaux », lance-t-elle comme si elle s’adressait à Torvald en lui faisant ses adieux.

De Claude-Henri Grignon à Ibsen, il n’y a en effet qu’un pas.

 

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