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Contes à passer le temps : Tradition tordue
Scène

Contes à passer le temps : Tradition tordue

Partez du principe que tout ce que vous entendrez à la Maison historique Chevalier est faux. Après, s’il y a un peu de vrai dans les Contes à passer le temps, c’est parce que les auteurs se servent du réel pour écrire des légendes.

Peut-on parler de tradition après trois éditions? Pour Maxime Robin et Noémie O’Farrell, cofondateurs de la compagnie de théâtre La Vierge folle et cocréateurs du spectacle, un rituel de Noël est en voie de s’installer dans la Vieille-Capitale avec leurs contes. Pour la troisième année, donc, ils présentent les Contes à passer le temps à la Maison historique Chevalier, en plein cœur du Petit-Champlain. Pourquoi une telle proposition, à quelques jours des fêtes et en plein tourbillon des courses de dernière minute et des partys de bureau? «En créant le show, on avait envie de ramener une tradition de Noël qui se rapporte aux anciennes valeurs: raconter, créer un espace rassembleur», explique la jeune comédienne. «On veut donner envie aux gens de profiter du temps des fêtes pour les bonnes raisons, au lieu d’être stressés parce qu’il y a plus ce qu’ils voulaient au Toys “R” Us!»

La coutume est née d’une double inspiration: alors que Maxime Robin et Sophie Grenier-Héroux (elle aussi cocréatrice du spectacle) étaient des habitués des contes urbains du théâtre La Licorne à Montréal, Maxime (encore) et Noémie O’Farrell essayaient de trouver un sens à leur ville pour éviter le départ vers Montréal, étape courante dans la carrière d’un jeune comédien. Au-dessus d’un burger, la comédienne a lancé l’idée d’une pièce de Noël. C’était à la mi-octobre 2011. Fin décembre, la compagnie La Vierge folle lançait son premier spectacle, brodé autour de cinq quartiers de Québec et d’une légende connue. Après La chasse-galerie en 2011 et Rose Latulipe en 2012, c’est au tour de la Corriveau de passer dans la moulinette à créer des histoires.

Fables urbaines

«C’est un show sur la ville, à propos de la ville», précise Maxime Robin. Pour le créer, lui et les deux filles ont fait appel à Jack Robitaille, Nancy Bernier, Jocelyn Pelletier et Jean-Sébastien Ouellet. Dans cette famille théâtrale, chacun doit raconter un quartier et en jouer un autre. Seule exception: Sophie Grenier-Héroux écrit Saint-Roch sans jouer, Jean-Sébastien Ouellet fait l’inverse. Ainsi se forme une sorte de cercle, où chacun écrit pour son prochain à propos d’un quartier qu’il connaît bien. Pour lier ces cinq contes, un sixième reprend la légende de la Corriveau. Une coïncidence involontaire: on soulignait cette année le 250e anniversaire de la pendaison de Marie-Josephte Corriveau.

Ce pan morbide de l’histoire de la région sert de fil conducteur au spectacle. Ce que les auteurs derrière les Contes à passer le temps en ont retenu, c’est l’image même de la cage et celle de la femme. Dans le conte de Limoilou, écrit par Jack Robitaille et joué par Nancy Bernier, on découvre une fable sanglante de vengeance sur fond de bonnes sœurs. Pour illustrer Saint-Sauveur, Jocelyn Pelletier évoque la figure de l’escorte, jouée par Noémie O’Farrell. «C’est une fille avec pas beaucoup de moyens ni de chance, elle fait une sorte de porte-à-porte de luxe, comme une adaptation libre de La petite fille aux allumettes.» Et dans le conte revisité, qui représente le Vieux-Québec, Maxime Robin ne raconte pas la Corriveau. «Je raconte la hantise des lieux, comment l’histoire peut mettre en cage quelqu’un.»

Vrai et faux à la fois

La phrase maîtresse du spectacle écrit à cinq mains, c’est «There is no such thing as a true story». Il y a pourtant des traces de vérité dans certains contes. Celui sur Saint-Jean-Baptiste, écrit par Noémie O’Farrell, s’inspire des personnages qu’elle y a rencontrés. «Ma voisine était tellement typée! Elle me parlait tout le temps de ses régimes, du nombre de tranches de pain auxquelles elle avait droit. Je me suis dit en écrivant mon conte que je devais la mettre dedans.» Le texte de Nancy Bernier, lui, met en scène une version romancée de la tante de sa mère. «Cette tante avait une boutique sur Saint-Joseph et une sur Saint-Jean. C’était une femme d’affaires, une figure très inspirante. Comme on parlait de la Corriveau, d’une femme qui avait de la drive, j’ai tout de suite fait le lien. Ça me permet de rappeler l’histoire de Québec dans les années 1940 et 1950.»

Enchanter la ville

Chaque auteur affectionne le quartier qu’il représente. «Quand je pense à Québec, l’image que j’ai, c’est Saint-Jean-Baptiste», avoue Noémie. Celle derrière le texte sur Montcalm, Nancy, est une habituée de l’endroit: «J’y habite depuis 20 ans. Quand j’étais au conservatoire, mon rêve était d’avoir une maison dans Montcalm. C’est le paradis terrestre!» Pour Maxime Robin, l’attachement est tout aussi fort. «Le Vieux-Québec, c’est là où est tout le passé, toute l’histoire de la ville. J’ai vécu à Montréal, mais je revenais tous les étés pour travailler dans le Vieux. Ce quartier a été un coup de cœur de ma vie de jeune homme.»

Le choix de la Maison historique Chevalier, l’une des plus anciennes constructions de Québec encore debout, fait partie de cette volonté de mettre en scène la beauté de la ville. «Cet endroit a vu le quartier se construire tout autour. Quand tu es dans la maison, tu sens ça. C’est magique! Comme si les murs grondaient et racontaient une histoire», poétise Noémie O’Farrell. «Comme citoyens de Québec, on porte une histoire en nous. J’aimerais que les gens prennent deux heures de leur vie pour aller dans le Vieux, là où les locaux ne vont pas. Je veux que tu écoutes des légendes sur ta ville, que tu réalises que les lieux sont enchanteurs, que ta ville que tu vois chaque jour comme grise et terne est lumineuse, enchantée, que tu en voies la poésie et la beauté», s’emballe Maxime Robin. «Les contes, c’est se raconter des histoires, des histoires qui font l’Histoire avec un grand H.»

 

Contes à passer le temps

20 et 21 décembre à 20h

22 décembre à 15h

À la maison Chevalier

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La maison Chevalier

Hôte des Contes à passer le temps de Maxime, de Jack, de Nancy et compagnie, la maison Chevalier est populairement désignée comme la plus vieille maison marchande en Amérique du Nord. Mais qu’en est-il vraiment? Selon Jean Provencher, historien émérite notamment lauréat du prix Gérard-Morisset en 2011, le temps a un peu brouillé les cartes sur le plan des croyances urbaines. En fait, il serait plus juste de dire que la maison Chevalier a toujours été un haut lieu du tourisme. Nuance.

Les bases de ce haut lieu de l’histoire de Québec remontent à aussi loin que 1675. À ce moment-là, quatre petits logis de pierre faisaient face à la désormais rue du Cul-de-Sac. Bien que le nom de celui qui a fait construire ces maisons reste inconnu, les recherches de Provencher et de ses collègues ont permis de révéler que c’est un certain Jean-Baptiste Chevalier qui s’est porté acquéreur des quatre propriétés pour finalement les rabouter puis en inverser la façade. Dès 1752, la maison Chevalier peut se targuer d’avoir une vue imprenable sur le fleuve en plus de s’être transformée en un luxueux hôtel.

Près de 100 ans plus tard, en 1840, la maison Chevalier devient un restaurant. Un endroit baptisé London Coffee House qui, contrairement à ce que son nom pourrait laisser prétendre, ne se faisait pas spécialiste de la torréfaction des grains de café. C’était en fait le restaurant le plus réputé de son temps, l’équivalent des Saint-Amour et Laurie Raphaël de notre époque. Une grande table qui restera ouverte jusqu’en 1851, après quoi le lieu perdra de son lustre et deviendra un hôtel sans histoire jusqu’aux années 1950.

«C’est la maison Chevalier qui est à l’origine de toute la mise en valeur de Place Royale», soutient Jean Provencher. Et c’est en fait la faute de l’homme de culture Gérard Morisset (tiens, tiens, encore lui!), qui réussira à convaincre le gouvernement Duplessis de passer chez le notaire. La suite de l’histoire, les plus vieux la connaissent: Place Royale et le Petit Champlain se débarrasseront de leurs taudis pour reconstruire en neuf et avec le style d’époque. Mais la maison Chevalier, assez bien conservée, résistera aux boules de démolition, ce qui en fait aujourd’hui l’une des plus anciennes constructions qui tiennent encore debout dans la Vieille Capitale. (C. Genest)